Sofia Djama : « Il faut réinventer sa place dans la société algérienne »

Crédits : Cinergie

La réalisatrice du film Les Bienheureux, actuellement en salles, nous parle d’une Algérie qui a du mal à oublier son passé, dans son travail de modernité. 

Vous avez grandi en Algérie du temps de la « décennie noire » (guerre civile algérienne qui a opposé le gouvernement à divers groupes islamistes, dans les années 90, ndlr). Est-elle sortie de cette logique d’affrontement selon vous ?
Du point de vue de la sécurité, oui, je pense. Elle s’en sort plutôt pas mal, même si ça reste compliqué du côté des frontières. S’agissant de la réalité de la société, ça reste compliqué. Nous n’avons plus d’islamisme idéologique, mais une Algérie pétrie de conservatisme, de bigoterie, j’insiste sur ce mot. C’est la perception que j’ai. Je constate que cette société algérienne a un rapport à la religion qui est encore dogmatique, qui organise des vies parce qu’il y a un vide, une absence totale de projet. Tout n’est que certitude avec la bigoterie.

Le film a été majoritairement tourné la nuit. Pourquoi ?
Je suis de formation littéraire, et je crois beaucoup au principe du voyage du héros. La nuit, c’est le moment où les choses se disent car les masques tombent. On se défait de tout. Les émotions sont exacerbées. Dans le film, tout va crescendo, ça commence avec la banalité du matin jusqu’à la nuit,  où les situations sont plus tendues.

Ce film peut-il contribuer à trouver une solution à ce conservatisme que vous avez décrit ?
Je n’ai pas la prétention de dire : « J’ai résolu le problème des Algériens en 1h38 minutes de film ». Ce film est un état des lieux, et pas que sur l’Algérie finalement. Il y a un fond de toile très fort : l’après-guerre civile, l’état de sidération dans lequel on s’est trouvé le lendemain. On a eu l’impression que pendant une décennie entière, on nous a empêché de respirer. Entre les années 2000 et 2003, on a expiré, on sortait, il y avait une espèce d’euphorie, concentrée dans une partie de la société qui, elle, est minoritaire. Et puis cette impression de pesanteur s’est effondrée les années suivantes. Elle est notamment due à l’absence de projet politique.

La jeunesse d’aujourd’hui essaie de faire, de créer

Est-ce qu’on peut créer, s’engager, dans l’Algérie d’aujourd’hui ?
J’en suis intimement convaincue. Il faut réinventer sa place dans la société. Avant, on cherchait une place qui était cadrée dans une vision idéologique. On n’est plus, aujourd’hui, obligé de se flanquer dans cette place et de ne plus en bouger. La jeunesse d’aujourd’hui essaie de faire, de créer. Dans le cinéma algérien, il y a des réseaux de solidarité qui sont très forts. Il y a des jeunes qui sont totalement autodidactes et qui font aujourd’hui parfaitement du travail de montage. Il y a un essor, dans le Maghreb, de jeunes réalisateurs façonnant des clips, des courts-métrages, des petits films avec des appareils photo.

On a l’impression, de loin, que la jeunesse algérienne est tiraillée entre un désir de révolte et une soumission religieuse…
Oui. La religion ne pose pas de problèmes, mais ce que je ne supporte pas, c’est le prosélytisme et la réflexion dogmatique de la religion. Quelqu’un, pour moi, qui a une vision spirituelle et qui dit : « Au nom du processus spirituel, je dois douter parce que c’est nécessaire à ma foi », c’est quelqu’un de sain et d’équilibré. Les jeunes dont on parle ne sont pas heureux.

Votre film a-t-il des chances d’être projeté en Algérie ?
Ça ne fait aucun doute. Vous me posez cette question parce qu’il y a eu beaucoup de spéculations là-dessus. C’est un journal, le Huffington Post Maghreb, qui m’a fait dire que le film ne serait pas projeté dans mon pays natal. J’ai juste dit que le réseau de distribution en Algérie n’existe pas comme il pourrait exister en France. Il n’y a pas assez de productions cinématographiques pour créer une véritable industrie. Il y a quelques salles de cinéma qui peuvent le projeter, il faut, pour cela, avoir un visa d’exploitation, et pour l’avoir, il faut que la production française fasse une cession de droits que je n’ai pas… et que j’attends.

Bande-annonce :

Les Bienheureux, réalisé par Sofia Djama, en salles depuis le 13 décembre.


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