Jack Lang : « Donner une image du monde arabe qui n’est pas celle que les médias présentent »

Crédits : Christophe Marmara

Jack Lang, directeur de l’Institut du monde arabe, est l’invité exceptionnel de Respect ! Dans le cadre des 30 ans de ce lieu unique dans le paysage culturel français, l’ancien ministre de la Culture détaille son action… et ses ambitions. 

30 ans de l’IMA, quelle institution! Que tirez vous comme bilan ?

Je n’ai pas été président de l’Institut du monde arabe pendant 30 ans, Dieu merci (rires). En revanche, je suis à l’origine de la construction du bâtiment où nous sommes. Ce furent les premiers mois de mon mandat de ministre de la Culture de François Mitterrand. À ce moment là, nous avions l’ambition de faire surgir partout à travers la France des projets culturels, des constructions nouvelles et de donner leurs chances à de nouveaux talents dans tous les domaines. Architecture, peinture, sculpture, cinéma, musique, théâtre etc… L’IMA existait sur le papier depuis quelques années. Un projet avait d’abord été imaginé dans le 15ème arrondissement, mais nous avons pensé avec François Mitterrand qu’il était souhaitable d’installer l’IMA en plein coeur de Paris, le long de la Seine et à quelques pas de la grande mosquée de Paris. Nous avons souhaités aussi renouveler pleinement la commande architecturale. Nous avons sollicité des jeunes architectes inconnus, ainsi que Jean Nouvel, qui s’est imposé par l’originalité de sa proposition.

Vous parlez d’artistes inconnus, aujourd’hui Oxmo Puccino qui n’est pas connu du grand public, a une carte blanche. Comment s’est faite cette rencontre?

Les choses se font par hasard ou par des rencontres qui ne sont pas nécessairement programmés à l’avance. Si ma mémoire est bonne, un événement autour du rap était organisé à la Cigale, un autre lieu dont je me suis occupé naguère pour le sauver de la destruction, et dans les coulisses nous avons échangé avec lui nos impressions. Je le connaissais par sa musique, par son action, son oeuvre, ses engagements et il m’a beaucoup plu. Je dirais même touché.

Il y a une humanité qui vous rapproche ?

Oui, une humanité très profonde. Une gentillesse réelle, l’amour des autres aussi. J’ai discuté avec Marie De Portieu, qui est directrice de la chambre culturelle de l’IMA, et je lui ai dit: « Pourquoi ne pas confier une carte blanche à Oxmo ? »

Je suis un passionné de musiques nouvelles

Vous êtes en tant que président de cette institution un des premiers à avoir donné une grande visibilité à un rappeur dans un musée. C’est important comme symbolique au regard des appréciations que peuvent avoir les gens du rap ?

Ne m’attribuez pas plus de rôles que je n’en ai ! (rires) J’aime le rap. Je suis passionné de musiques nouvelles. J’ai rencontré le rap il y a fort longtemps lors de la naissance du mouvement Hip-Hop. A ce moment là, ce n’était pas si évident. Les rappeurs faisaient peur, ils inquiétaient la société. Le street-art angoissait. Personnellement, cet art urbain nouveau m’a séduit. J’ai soutenu des nouveaux artistes. Alors, je ne sais pas si ils se considèrent comme rappeurs mais NTM s’est affiché comme un groupe emblématique, et nous les avons soutenu pour l’édition de leur premier album. Ca fait donc parti de ma sensibilité. Mais lui (Oxmo Puccino, ndlr) est un personnage qui sort du mouvement habituel. Par sa personnalité très originale, son humanité, mais aussi son envergure intellectuelle. Et, pour moi, c’est normal et ce n’est pas une prouesse de ma part, c’est un privilège et un bonheur pour nous.

Est ce que vous estimez que l’IMA a relevé le défi de l’accessibilité pour tous ?

Pas assez. Depuis que je suis à la tête de l’Institut, on a ouvert très largement des portes. On a multiplié des actions. Notamment sur le terrain, dans des villes, dans des départements. Nous avons donné une ampleur à l’IMA de Tourcoing qui, aujourd’hui, est devenu une grande institution de cette grande région des Hauts-de-France. L’exposition chrétien d’Orient sera exposé là-bas par ailleurs.

Est-ce que votre défi n’est pas de défendre votre ligne éditoriale humaniste et progressiste chez les jeunes? Contrecarrer le conservatisme ambiant ?

C’est vrai, vous avez raison. C’est un combat permanent au quotidien. Il faut contribuer par la diversité de nos initiatives à donner une image du monde arabe qui n’est pas celle que les médias présentent continuellement. Ils limitent le monde arabe à sa seule violence, qui sont incontestables. On le voit avec les massacres en Syrie ou en Irak. Notre rôle est aussi de montrer qui le monde arabe, c’est une jeunesse qui bouge, qui veut s’inventer un avenir.

C’est aussi une grande histoire brillante dans tous les domaines de la vie: des sciences, des arts, de l’écriture, de la peinture. Et, d’une certaine façon, nous essayons de faire reculer autant qu’il est possible l’ignorance, les clichés, les préjugés. Cela ne se règle pas d’un seul coup, et il est important que nous puissions agir sur une palette assez large que possible. En ce moment, il y a une exposition sur les chrétiens d’Orient par exemple.

C’est un parti-pris cette exposition, afin d’occuper l’espace qui a longtemps était monopolisé par l’extrême droite ?

Ce n’est pas un parti-pris politique. Mais disons que c’est de faire comprendre à travers 2000 ans d’histoire des oeuvres assez spectaculaires (des fresques, des manuscrits) que le christianisme est une composante du Moyen-Orient. Ca peut contribuer à une prise de conscience. De même qu’il y a 3 ans, nous avons organisé une rencontre exceptionnelle sur le Hajj (le pèlerinage de la Mecque, ndlr). Beaucoup de visiteurs ont compris le sens élevé de cette religion: l’Islam. A ne pas confondre avec les actes terroristes immondes perpétrés par Daesh.

Braquer les projecteurs sur les artistes

Il y a une grande méconnaissance des populations immigrées en France, vis-à-vis de leur propre histoire. Vous contribuez à rééquilibrer ce postulat ?

Bien sur. Ici même, il y a eu un évènement sur le Maroc contemporain qui mettait en valeur l’incroyable créativité des artistes marocains d’antan. On sentait un vrai sentiment de bonheur chez eux, d’être parti prenante d’une telle civilisation. Dans deux ans nous accomplirons le même type d’évènement sur l’Algérie et la créativité dans ce pays. C’est un « work in progress » (rires) comme on dit en anglais.

Vous connaissez très bien le Moyen-Orient et le monde arabe. La liberté d’expression y est très sclérosée et le conservatisme arrive à trouver un écho chez les populations. A quel moment le pouvoir politique peut contribuer à inverser la tendance ?

Il faut commencer par braquer les projecteurs sur les artistes. Prenons l’exemple de l’Arabie Saoudite qui nous paraît comme un pays clos et fermé. En réalité, aujourd’hui, la jeunesse veut avancer. Il y a une vie artistique réelle et même brillante. Je suis allé à Jeddah à un rassemblement d’art et j’y ai découvert des artistes étonnants et même des femmes artistes !

Justement l’Arabie Saoudite est-elle le fruit d’un processus politique?

Oui, bien sûr. Mais en montrant que l’IMA met en valeur ces artistes et ces créateurs: c’est un soutien moral et psychologique. Le cas extrême, ce n’est pas l’Arabie Saoudite mais la Syrie avec la guerre menée par Assad contre son peuple. On essaye d’accueillir des artistes, des archéologues, des scientifiques, des créateurs, des chanteurs.

Est-ce que l’IMA prend le parti de déconfessionnaliser ses choix d’artistes ?

Nous n’avons pas à nous immiscer dans des débats religieux. Alors oui, il y a des forums et des rencontres qui permettent à des gens qui ont des sensibilités différentes de confronter leur philosophie dans un climat de respect. Parler de soufisme par exemple ce n’est pas un parti-pris. Nous avons organisé un évènement qui va être réédité au Maroc, sur les arts de l’Islam en Afrique Subsaharienne. Il ne s’agit pas là d’une opinion que de montrer que l’Islam marocain -assez lié au soufisme – exerce une influence au Maroc et en Afrique. Dans l’exposition en question, il y avait des artistes qui mettait en exergue cet Islam de paix, de tolérance et de respect. La seule directive est de ne pas mettre en avant un Islam de la violence et de l’assassinat.

Mon combat est culturel

Pourquoi l’Humanisme ne trouve pas une résonance au Moyen-Orient?

Ce n’est pas tout à fait juste et la question est très complexe. Moi je suis un progressiste mais réellement quand je regarde pays par pays, autant que je les connaisse, il y a partout des gens qui luttent et ce ne sont pas des niches. Il y a une vitalité d’expression exceptionnelle.

Ces gens ne sont pas fatigués de lutter aujourd’hui ?

Non, je ne le crois pas du tout. Prenons l’exemple du Maroc encore une fois. Vous me parlez de conservatisme, eh bien regardez Leila Slimani, Prix Goncourt franco-marocaine, très brillante. Elle a réalisée au Maroc, face aux conservateurs, une enquête sur les femmes marocaines et leurs liens dans la sexualité avec les hommes. C’est étonnant et décapant. Ses études et son livre sont publiés au Maroc. Elle-même s’exprime dans la presse marocaine.

Il y a eu, certes, des réactions rétrogrades mais, finalement notre mission, c’est de soutenir toutes les formes d’arts, de créations et de recherches parce que c’est l’avenir là-bas et aussi ici. Quand vous voyez le film sur la vie d’ Edouard Louis, il y a les mêmes histoires en France. Vous savez, je suis passionné par la réalité des choses et mon combat est un combat culturel, en France comme ailleurs. Je pense que quand on soutient ceux qui inventent et créent, on prépare des changements, on fait reculer les conservatismes qui ont le poil dur !

Notre immigration en France est très riche d’un point de vue culturel. C’est un vivier de talent pour vous?

Bien sur, ça l’est déjà. On le fait chaque semaine et c’est permanent pour moi. Pour moi, c’est un idéal le métissage. L’avenir du monde, il est métis et la France se métisse progressivement.


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