Vincent Leclercq : « Nous avons les moyens d’éviter de nouvelles infections au VIH »

Crédits : DR

Vincent Leclerq est militant, activiste au sein de Coalition Plus, l’union internationale d’ONG communautaires de lutte contre le sida et les hépatites virales. Le VIH, il vit avec. À l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le SIDA, il témoigne. 

Le thème de la campagne de la journée mondiale de lutte contre le sida sera le droit à la santé. Quel constat faites-vous ?

La santé est l’un des bastions des inégalités entre les Peuples et au sein des Nations chez les minorités précaires ou discriminées. Quand, au Nord, une personne vivant avec le VIH a accès à un traitement de dernière génération qui lui offre une espérance de vie comme une personne séronégative, dans le monde et principalement au Sud, il y a encore 17 millions de personnes séropositives qui n’ont pas accès à un traitement, dont 1 million d’enfants. En d’autres termes, ce sont des personnes qui, faute d’avoir accès au dépistage ou de pouvoir bénéficier du traitement antirétroviral, mourront du sida dans les dix prochaines années.

Comme disait Daniel Defert, fondateur de l’association AIDES en France, l’état d’une minorité et la manière dont la société se comporte avec elle est révélateur du bon fonctionnement d’une démocratie. Pourtant nous constatons que le risque de contracter le VIH et de mourir du sida est encore plus fort lorsque vous appartenez à une population discriminée : hommes ayant des rapports sexuels entre eux, personne en situation de migration, usagers de produits, travailleuses du sexe.

Les difficultés d’accès aux droits fondamentaux et la chasse aux sorcières qui leur est fait dans de nombreux pays les éloignent des systèmes de santé, faisant ainsi le jeu de l’épidémie. Pourquoi prendre le risque d’aller faire un test du VIH si c’est pour finir en prison pour homosexualité  en Tanzanie ou assassiné arbitrairement d’une balle dans la tête pour suspicion d’usage de drogues, comme aux Philippines ? Pour mettre fin au sida dans le monde, nous avons besoins de moyens supplémentaires pour permettre un plus large accès à la prévention et aux traitements, tout autant que de garanties du respect de nos droits fondamentaux.

Savoir que je ne risque plus de contaminer a considérablement amélioré mon quotidien

On estime à 37 millions le nombre de personnes atteintes du VIH dans le monde. Comment faire pour en réduire le nombre ?

Nous assistons depuis une dizaine d’année à l’émergence d’un nouveau paradigme de prévention pour mettre fin aux nouvelles contaminations : celui de la prévention diversifiée. Il s’agit de mettre à profit l’ensemble des outils et stratégies qui ont fait leur preuve pour réduire le risque de transmission ou d’acquisition du VIH : le préservatif, l’accès au matériel d’injection stérile pour les usagers de drogue, le tout nouveau traitement préventif hautement efficace appelé la Prophylaxie Préexposition (PrEP), les dépistages fréquents et la mise sous traitement de l’ensemble des personnes diagnostiquées pour le VIH.

En plus d’améliorer considérablement la qualité et l’espérance de vie chez les personnes séropositives, nous savons en effet qu’un traitement antirétroviral bien pris supprime le risque de transmettre le virus. En tant que personne vivant avec le VIH, savoir que je ne risque plus de contaminer, notamment lors de rapports sexuels, a considérablement amélioré mon quotidien.

Du fait de l’absence de vaccin, nous disposons donc d’une diversité de stratégies de prévention qui, mises ensemble, peuvent infléchir la courbe des contaminations au VIH. L’enjeu repose désormais sur leur passage à l’échelle pour permettre un accès à tous et une couverture suffisante pour impacter l’épidémie. Pour cela, nous avons besoin d’une mobilisation des systèmes de santé des Etats, d’une mobilisation des populations clés les plus touchées par le VIH qui ont un rôle à jouer pour faciliter l’appropriation de ces outils par leurs pairs et bien sûr d’une mobilisation internationale de moyens financiers supplémentaires, pour permettre le financement de ce passage à l’échelle, notamment au Sud.

Est-ce une question de moyens financiers ?

Selon l’ONUSIDA, il manque encore 7 milliards de dollars par an pour mettre fin aux nouvelles infections et aux décès liés au sida d’ici 2030. Une goutte d’eau qui permettrait pourtant d’éviter les 2 millions de nouvelles infections et le million de décès du sida que nous constatons chaque année. Depuis le début des années 2000, le Fonds Mondial de lutte contre le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme s’est révélé être un très bon investissement en démontrant sa capacité à soutenir des interventions efficaces pour réduire les nouvelles contaminations et mettre sous traitements antirétroviral des millions de personnes au Sud. Aujourd’hui, il faut augmenter les moyens alloués à ce fonds pour atteindre l’objectif de fin de l’épidémie de sida en 2030.

Le rayonnement international de la recherche française n’est plus à démontrer

La France est-elle en avance dans la recherche ?

La France est l’un des pays pionniers en termes de recherche publique contre le VIH/sida. C’est une équipe française co-dirigée par Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine, qui a découvert le virus du sida en 1983. De nombreuses découvertes ont été faites grâce aux travaux de recherche soutenus par l’Agence Nationale de Recherche contre le VIH/sida et les hépatites virales (ANRS) sur des domaines aussi variés et novateurs que la prévention biomédicale, la guérison du VIH ou du virus de l’hépatite B, d’allègement de traitement pour les personnes séropositives, le contrôle du virus en l’absence de traitement ou encore les sciences sociales du VIH qui nous aident à comprendre les comportements individuels et collectifs face au virus et la place du VIH dans la société.

Le rayonnement international de la recherche française n’est plus à démontrer et il faut saluer sa vision d’une lutte qui n’a de sens que si elle est globale et du faire ensemble : entre chercheurs, cliniciens et communautés, entre recherche privée et recherche publique, entre pays du Nord et pays du Sud pour favoriser le transfert de compétences. La recherche contre le VIH en France est l’un des meilleurs exemples de l’intérêt de soutenir la recherche publique ou à but non lucratif.

Le film 120 battements par minutes a-t-il eu pour effet de médiatiser l’histoire de mouvements militants qui ont pu être oubliés ?

Le film « 120 bpm » souligne la nécessité de renforcer le travail sur la mémoire de la lutte contre le VIH/sida, et plus largement celle des minorités discriminées. Les millions de documents et de témoignages qui retracent l’histoire de ces mobilisations sont vouées à disparaitre faute de moyens pour les recueillir, les classer et les archiver, notamment au Sud. Pourtant, la lutte contre le VIH/sida a été atypique par sa capacité à révéler les dysfonctionnements de nos sociétés en matière d’accès aux droits et à la santé ainsi que par la force de sa mobilisation communautaire. Il s’agit d’un modèle unique dont on a intérêt à garder la trace afin qu’il puisse inspirer d’autres luttes dans le domaine de la santé et de la défense des droits fondamentaux.

Le film de Robin Campillo est une fiction inspirée de faits réels liés à l’histoire d’ACT UP Paris. Il rappelle le contexte et les trajectoires militantes de la lutte contre le sida du début des années 1990, marqués par la mort et l’hécatombe au sein de la communauté gay. Aujourd’hui les motifs d’indignation demeurent et l’engagement militant restent indispensables. Je trouve insupportable de lire en 2017 les chiffres de l’ONUSIDA qui relatent des millions de morts ou de nouvelles infections au VIH, alors que nous avons les moyens de les éviter.


Autre article écrit par Mounir Belhidaoui

« Le nazisme, c’était le Daech des années 40 »

    Rainer Höss est le petit-fils de Rudolf Höss, bourreau du nazisme, commandant...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *