Yassine Belattar : « Un spectacle, c’est un acte politique »

Crédits : Jérôme Juv Bauer

Dans « Ingérable », au Théâtre de l’Atelier (Paris 18ème) jusqu’au 25 décembre prochain, Yassine Belattar revient avec un humour acide sur des sujets d’actualité brûlants, de Charlie Hebdo à #BalanceTonPorc. Rencontre avec un humoriste de talent qui n’a pas froid aux yeux.

Ton spectacle veut-il apaiser des tensions que tu vois resurgir ?
Non. Ce serait très présomptueux de le dire. Je fais des blagues sur tout le monde. Après, chacun les interprète comme il le souhaite. Les tensions du moment sont irréversibles. Les hommes politiques ont plus de pouvoir politique qu’un humoriste. J’ai beau essayer de faire des blagues dans toute la France, et c’est déjà pas mal, mon pouvoir de persuasion reste très limité.

On y entend quand même des messages très clairs, sur les violences policières ou le devoir de réussite sociale des jeunes en banlieue…
Un spectacle, c’est une partie de nous-même. Avant de le faire, j’ai quand même eu 10 ans de militantisme politique. Les autres humoristes dits « de banlieue » ne veulent pas traiter ces problèmes parce qu’ils veulent s’émanciper de cette « banlieue », justement. Coluche, Desproges ou Guy Bedos m’ont inspiré, même si je suis plus corrosif que ce dernier. Coluche est beaucoup plus ma source d’inspiration. Quand on a été militant, on le reste. Un spectacle est un acte politique. S’il est bien amené, il peut poser des questions d’actualité dans le débat public.

Pour certains, militer est devenu un métier

Tu parles dans ton spectacle de Zyed et Bouna, ces adolescents qui se sont réfugiés dans un transformateur électrique pour échapper à la police et qui ont péri, en 2005. 12 ans après, quel regard portes-tu sur ce drame ?
La police est un grand corps malade. Il ne faut pas revoir la manière dont les policiers travaillent, mais la manière dont ils sont formés. C’est une nuance déterminante. Le problème de la police, c’est le corporatisme. Même si un contrôle se fait très mal et dérape, le collègue du policier dira toujours qu’il a raison. Le corporatisme est un communautarisme professionnel. L’affaire Zyed et Bouna, je l’ai vécue, j’étais à la radio à l’époque, sur Générations FM. Ce tragique événement a donné des ambitions politiques à beaucoup de gens. Je connais bien le frère de Bouna, j’ai rencontré la famille de Zyed, j’ai honte parce que je me dis qu’on a fait preuve d’ego, nous les militants, alors que ce qu’eux demandaient, c’est qu’on se fédère. Pour certains, militer est aujourd’hui un métier. 12 ans après, qu’est-ce qui en a été fait ? Rien.

Yassine Belattar
Yassine Belattar, décidément ingérable. Crédit : Jérôme Juv Bauer

Tu parles aussi de Charlie Hebdo dans ton spectacle. Où en est l’union post-Charlie selon toi ?
Je ne crois pas que « Charlie » soit une unité de mesure. Dire « Je suis Charlie », à l’époque, était incontournable. Dans le spectacle, je dis que je ne suis pas Charlie. Les gens ne sont pas Charlie, ils sont français. Mais à partir du moment où il y a une attaque sur le territoire, ils sont en deuil. Ce qui est triste, c’est de dire « Si tu n’es pas Charlie, tu es Kouachi ». Restons mesurés.

Je respecte le deuil suite au drame de janvier 2015. Les gens qui sont autour de ce deuil voudraient imposer le fait que c’est ce deuil-là qui est plus important que les autres. Personnellement, j’ai été beaucoup plus affecté par les attentats de Nice. Il y avait des enfants, c’était le 14 juillet. Les gens de Charlie, eux, étaient des militants. Charb était un militant. Tu sais que tu t’exposes à des dangers. Mais quand tu es un enfant et que tu vas voir le 14 juillet, tu n’as pas de conscience politique.

 La beauferie est quotidienne 

Que réponds-tu à celles et ceux qui te disent que tu fais de l’humour communautaire ?
Ils sont très peu, et ceux qui me le disent n’ont pas vu mon spectacle. Quand quelqu’un m’interpelle là-dessus, je lui réponds qu’il se trompe. Il y a beaucoup de journalistes dans ma salle comme tu as pu le voir quand tu es venu. La télévision, hélas, ne te laisse pas beaucoup d’espace, tu peux donc être très vite catalogué. Mon spectacle traite évidemment de sujets de société au sens large.

Autre sujet que tu effleures dans ton spectacle : le fameux hashtag #BalancetonPorc. Qu’en penses-tu ? La parole est-elle libérée ?
Les femmes ne sont pas respectées depuis les Gaulois. Le féminisme est une progression récente. Je me méfie de tout ce qui finit en –isme, comme le fanatisme. Quand on fait de son combat une idéologie, ce n’est jamais bon. Le respect de la femme est une particule que j’ai en moi, il faut juste que je la développe. D’en faire un sujet fondateur, je ne suis pas d’accord. Si tu es féministe, sois égal dans tous tes combats.

#BalanceTonPorc a montré à quel point nos combats sont communs. Ce que je vois dans le manque de respect à l’encontre des femmes, je le constate aussi chez les arabes et les noirs. On est dans une beauferie qui est malheureusement devenue quotidienne. Comme le racisme ordinaire. Ce que je reproche aux hommes, c’est de ne pas s’être assez focalisés sur la souffrance des femmes. Même discours pour la banlieue. Ce que je reproche à une partie de la société, c’est de ne pas s’être suffisamment focalisée sur les problèmes des arabes et des noirs.

Yassine Belattar dans « Ingérables », jusqu’au 25 décembre au Théâtre de l’Atelier (Paris 18ème). Plus d’infos. 


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