Téhéran Tabou valse entre le vice et la vertu

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Sil sagit bien dun film danimation, le premier long métrage du réalisateur germano-iranien Ali Soozandeh na rien de léger. Avec Téhéran Tabou, il dresse le portrait dune société schizophrène où le sexe, la corruption et la prostitution coexistent avec les interdits religieux. Interview.

Récompensé à la Semaine de la Critique lors du 70e Festival de Cannes, le premier long-métrage d’animation du réalisateur germano-iranien a beaucoup fait parler de lui.  Il libère une parole souvent étouffée, réprimée dans une société iranienne en proie à ses restrictions religieuses. Celle d’hommes, et surtout de femmes, dits « déshonorés » car coupables aux yeux de la loi islamique d’avoir enfreint les interdits : consommation de drogues et d’alcool, prostitution, relations sexuelles hors mariage, avortement. Pourtant, ce n’est pas eux qu’Ali Soozandeh pointe du doigts, mais bien les faux-semblants de morale qui les confinent au ban de la société.

Ali Soozandeh n’y va pas par quatre chemins. Faisant appel à ses souvenirs d’adolescent, le but de son film, ponctué de saynètes comiques, est de briser les tabous. « Les hommes imposent aux femmes de rester vierge jusquau mariage, mais eux se permettent davoir des relations sexuelles, dénonce-t-il. Je naurais jamais pu supporter ça. Dailleurs, jai vu des femmes, autour de moi, s’élever contre ces contradictions. Ce sont elles qui ont inspiré mes personnages. » Au-delà des frontières qui les séparent, entre Orient et Occident, présent et passé, fiction et réalité, Ali Soozandeh leur rend honneur et dignité. Rencontre avec un cinéaste animé par un désir sans borne de liberté.

Vous êtes né en Iran. Vous habitez aujourdhui à Cologne, en Allemagne. Quavez-vous trouvé là-bas que vous navez pas trouvé en Iran ? Et réciproquement ?

Ce que j’ai d’abord trouvé en Allemagne, c’est la liberté d’expression. C’est une très bonne chose que de pouvoir dire ce qu’on veut, de pouvoir exprimer ses sentiments. Ce qui n’est pas du tout évident en Iran. Ce qui manque cependant en Allemagne par rapport à mon pays d’origine, c’est la liberté qu’il y a d’approcher les gens. En Iran, on peut se parler facilement dans la rue tandis qu’en Allemagne, il y a une plus grande distance.

Pour recréer les décors du film, vous avez donc fait appel à vos souvenirs

Il y a peu de souvenirs intégrés dans le film pour la simple et bonne raison que j’habite depuis vingt-deux ans en Allemagne, et l’Iran a beaucoup changé depuis. C’était mieux de prendre des images actuelles que de me référer à mes souvenirs. Nous avons donc utilisé des photos actuelles pour créer les décors en animation. Il y en a beaucoup sur le net qui montrent les rues, les automobiles, la façon dont les gens s’habillent, … On a aussi regardé des vidéos clips diffusés sur Youtube et réalisés avec un téléphone portable dans des paysages urbains iraniens.

Chacun doit d’ailleurs pouvoir se demander quel est son rôle dans la société.

Quel message voulez-vous transmettre à travers Téhéran Tabou ?

C’était plutôt une question qu’un message que je voulais porter avec ce film. La question que je me pose, c’est : pourquoi est-ce qu’il y a toutes ces limites sociales, et particulièrement ces limites sexuelles, qui ont une incidence sur nos vies ? Pourquoi est-ce que c’est tabou de parler de ces choses-là ? J’espère avec Téhéran Tabou soulever ces questions. Je crois en effet que c’est mon rôle. Chacun doit d’ailleurs pouvoir se demander quel est son rôle dans la société. D’autant que si on commence à en parler et se poser les bonnes questions, on pourra peut-être changer un certain nombre de choses.

Deux hommes discutent, à l’ombre d’une jeune fille en fleur. Crédits : DR

En plus de questionner, ny a-t-il pas aussi la volonté de dénoncer une certaine hypocrisie de la société iranienne ?

 Je veux protester en brisant les tabous. En Iran, les prohibitions juridiques et les restrictions morales façonnent le quotidien. Mais, dès que la sexualité est réglementée, les gens trouvent toujours comment contourner les interdits. A ce jeu-là, les Iraniens se montrent très créatifs. L’absence de liberté les pousse à avoir une double vie, un double standard de valeurs. Dans leur vie sociale, ils font preuve d’une austérité de façade. Dans leur vie privée, le sexe, l’alcool, les drogues sont parfois sans limites. Selon moi, cette cette hypocrisie est la conséquence des contraintes imputées à notre liberté.

En Iran, le ministère de la Culture et de lOrientation islamique demande souvent aux réalisateurs dopérer des changements dans leurs films, voire les interdit complètement. Comment contourner la censure ?

Cela ne me concerne pas puisque mon film ne sera pas diffusé dans les salles de cinéma iraniennes. En Iran, les gens pourront seulement le visionner par voies détournées, sur Internet. Mais pour tous les cinéastes iraniens qui voudraient réaliser un film et le voir sortir dans le pays, il y a évidemment un danger. Car, selon les textes juridiques, rien ne dit précisément : si tu fais tel type de film, tu auras telle sanction ou telle punition. C’est un petit peu au petit bonheur la chance, selon la ligne adoptée par le juge en charge de l’affaire. Il y a des juges qui suivent la ligne dure, ce sont les plus nombreux d’ailleurs… Ils peuvent prononcer une peine très forte. D’autres peuvent suivre une ligne plus douce. Voilà tout le problème, on ne sait jamais sur qui on peut tomber…

S’il y a un changement à attendre dans la société iranienne, il peut pour beaucoup venir des femmes

Dans « Téhéran tabou », les femmes tiennent le rôle principal. Peuvent-elles être les actrices du changement ?

 Je pense en effet que s’il y a un changement à attendre dans la société iranienne, il peut pour beaucoup venir des femmes. Aujourd’hui, elles tiennent un rôle beaucoup plus actif dans la société. Il y a des femmes au sein du Parlement, dans le domaine du sport, à l’Université où il y a plus de 50% d’étudiantes, … Elles sont là et elles luttent pour avoir leurs droits. Dans une société comme celle de l’Iran, ce sont elles qui forment les prochaines générations, plus que les hommes.

L’homme devant, la femme derrière. Crédits : DR

Cependant, si les Iraniennes peuvent aller à lUniversité, elles ne peuvent toujours pas faire du vélo en public

Quand on regarde vingt-deux ans en arrière, la situation des femmes a beaucoup évolué. Mais elle n’est pas encore idéale. Les femmes ne jouissent pas de toute la liberté dont elles voudraient disposer. Le problème c’est que la société iranienne est une société patriarcale. C’est une société de machos. Les hommes ne sont pas du tout prêts à lâcher la moindre parcelle de leur pouvoir. Pour cette raison, c’est peut-être plus dur pour les femmes en Iran de lutter pour leurs droits que dans un autre pays. L’Iran fait malgré tout de petits pas en leur faveur. Mais beaucoup, comme moi, aimeraient que ça aille plus vite.

Vous vous placez du côté de femmes que lon dirait, du point de vue de la société islamique iranienne, « de mauvaise réputation » : une prostituée, une femme mariée qui avorte, une étudiante qui couche le premier soir. A travers la mise en lumière de ces personnages, ne tentez-vous pas de questionner les notions de bien et de mal ?

Tout d’abord, je pense sincèrement que les gens et leurs rêves sont les mêmes partout dans le monde. Seules les circonstances différent. Je crois que n’importe quel public peut s’identifier aux personnages de ce film qui souffrent tous des tabous liés au sexe et des restrictions de la société iranienne. Une même personne, selon des points de vue différents, peut être considérée comme la victime ou le bourreau. Par exemple, si on prend le personnage du concierge qui fait chanter l’employé de banque. D’un certain point de vue, il est coupable. Mais une fois que l’on connaît son histoire : sa fille doit absolument avorter parce qu’elle a eu un rapport hors mariage. Or, il n’a pas assez d’argent. Il est désespéré. Tout d’un coup, il nous apparaît comme la victime. Il n’y a ni de bien ni de mal absolus.

Il y a une solution à tous ces problèmes de société.

Quelles sont les perspectives davenir de la jeunesse iranienne ? Vous-même avez choisi de fuir

 D’ici, c’est difficile de savoir qu’est-ce qui est le mieux pour les jeunes iraniens. Certains ont l’impression qu’ils n’ont pas le choix. Et je suis sûr que, comme moi il y a vingt-deux ans, 90% d’entre eux se posent la question s’ils doivent rester ou partir. L’idéal serait que tout le monde reste pour essayer de construire un nouveau pays avec plus de libertés. Car, de l’étranger, aucune solution ne viendra. Le problème, c’est que les hommes qui sont aujourd’hui à la tête du pays n’ont absolument aucune envie que ça change de peur de perdre leur pouvoir.

Votre film se termine sur une note dramatique. Croyez-vous réellement au changement de lIran ?

Effectivement, on peut voir ça comme une fin dramatique. Mais d’un autre côté, on voit que le jeune garçon muet atteint son but puisqu’il trouve une place à l’école. C’est comme une lumière au bout d’un long tunnel. Je crois que c’est aussi ça le message que transmet le film : il y a une solution à tous ces problèmes de société. Elle est entre les mains de la prochaine génération. Et cette solution, c’est l’éducation. Je ne crois pas à une solution rapide, qui se fera avec une révolution. L’éducation est une solution à long terme. Le changement prendra du temps, mais je suis optimiste.

Sortie en salles le mercredi 4 octobre 2017.


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