Guillaume Denoix de Saint-Marc : « On apprend aux victimes du terrorisme à savoir avancer »

Guillaume Denoix de Saint-Marc / Association française victimes du terrorisme AFVT
Crédits : Capture d'écran Youtube

Il a perdu son père, Jean-Henri Denoix de Saint-Marc, le 19 septembre 1989, dans un attentat contre l’avion DC-10 d’UTA reliant Paris à Brazzaville, au Congo. Son fils, Guillaume, a créé l’Association française des Victimes du Terrorisme. Nous l’avons rencontré en pleine préparation d’un hommage national, le 19 septembre prochain.

Le remplacement du secrétariat d’état d’aide aux victimes par un délégué interministériel à l’aide aux victimes est-il une bonne nouvelle ?

Cela a été un peu dommage de tout chambouler. Nous étions un peu inquiets, car il y avait un vrai travail de co-construction qui avait été fait, notamment avec Madame Méadel (ancienne secrétaire d’Etat à l’aide aux victimes de terrorisme, ndlr). Il y avait aussi une vraie prise en compte par les pouvoirs publics du besoin des victimes. Mais ce n’est pas à nous, en tant qu’association, de dire comment l’Etat doit fonctionner. Là où nous devons être vigilants, c’est que le service rendu aux victimes soit le même, le plus efficace possible, et qu’il n’y ait pas de déperdition. Nous avons été rassurés, par le Président de la République et le Premier ministre, mais aussi par Madame Pelsez, déléguée interministérielle, qui est sensée et efficace. Ce qu’on a par contre perdu, c’est le rôle politique que pouvait avoir par exemple Madame Méadel, qui est nécessaire.

Comment se coordonne concrètement une politique d’aide aux victimes ?

Elle doit venir de l’Etat, mais l’Etat ne sait pas tout faire, ne peut pas tout faire. Parfois, il sait même être très maladroit. Quand cela arrive, c’est catastrophique, car la victime vit très mal le fait que la cible véritable s’adresse mal à elle. Elle est blessée parce qu’on lui a mal parlé, et que celui qui lui a mal parlé, c’est celui qui devait être la cible. Il faut enseigner comment s’adresser aux victimes, éviter les clashs, s’excuser quand on fait une erreur.

On apprend aux victimes à ne pas être dans le côté épidermique, et savoir avancer, sortir de cette posture de victime. Vous remarquerez par ailleurs la dignité de leurs témoignages. Nous rassemblons chaque année des victimes du terrorisme du monde entier, dans des stages nommés « Papillon ». On y trouve des israéliens, des russes, des algériens, des marocains, des libanais, des français… qui échangent entre eux pendant dix jours. Nos témoignages dans les quartiers, dans les prisons, est aussi très important. Beaucoup de détenus, de jeunes de quartiers viennent nous voir pour nous demander pourquoi nous n’avions pas de haine. Et là, on discute.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a d’autres associations du même type que la vôtre, aux rôles à peu près similaires. Coordonnez-vous vos actions ?

Oui. Nous allons, le 19 septembre, faire un hommage national aux victimes de terrorisme, en partenariat avec la FENVAC (Fédération nationale des victimes d’attentats et d’accidents collectifs, ndlr), et sont invitées toutes les associations de victimes, comme Life for Paris, Promenade des anges. Quand on fait des stages thérapeutiques, les victimes qui y assistent peuvent venir de n’importe quelle association. Mais l’AFVT est très particulière, unique d’une certaine manière. En effet, nous nous occupons de tous les attentats, quand d’autres se focalisent sur un seul. Nous mélangeons des victimes qui ont pu avoir souffert lors de l’attentat de Carlos au Drugstore Publicis en 1974, avec des victimes de l’attentat de Nice, du Kenya, du Mali, de Bruxelles.

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Combien de temps dure l’accompagnement psychologique ? Est-ce clairement défini par l’Etat ?

Nous nous occupons des victimes tant qu’elles en ressentent le besoin. C’est une prise en charge ad vitam. Mais le but, aussi bien pour la victime que pour nous, c’est que la victime aille mieux. On va donc tout faire pour que ça soit le cas, notamment via nos stages de groupe.  On est dans un deuil de sa vie d’avant, de la personne qu’on a perdue.  Même quelqu’un qui allait mieux, un nouvel attentat peut la faire replonger. L’Etat avait notamment tendance à déterminer qu’il y avait des victimes, qui se trouvaient sur les lieux de l’attentat, et d’autres qui l’étaient moins parce qu’elles se trouvaient plus loin.

Nous essayons de mettre en place un plan intermédiaire. Ce plan s’adresse aux gens qui ont été choqués de ce qu’ils ont vus, qui n’ont certes pas le même degré de victimisation que ceux qui ont perdu un proche ou qui ont été blessés gravement ou psychologiquement, mais qui ont quand même souffert. L’Etat a mis en place, pour eux, une procédure psychologique à hauteur de dix séances à 50 euros. Sa durée est de deux ans, pour arriver à surpasser cela. Il faut les resocialiser, concernant notamment leur relation avec leur structure familiale. Ensuite, pour ceux qui le souhaitent, ils peuvent devenir militants. « J’accepte ma situation de victime, ce qui s’est passé, mais je vais m’en servir positivement ».

Vous vous êtes dits scandalisé suite à la diffusion des photos de l’attentat de Nice, dans Paris Match. Qu’est-ce que ça dit de notre société ?

Il y a, en fait, plusieurs niveaux. Le premier, c’est qu’en diffusant ces photos, on joue le jeu de Daech. On participe à la propagation de la terreur et de la peur. Deuxièmemement, c’est très violent pour les victimes. Nous avons laissé certaines victimes qui le souhaitaient témoigner après que Paris Match nous ait contacté. Le magazine leur a fait croire que ça allait être pour eux quelque chose de positif. Nous avons eu affaire à un véritable choc, celui des photos, de façon négative. Et là, on participe au travail de Daech avec cette opération. Tout cela, pour des aspects financiers que je trouve détestables.

Stéphane Gicquel, le président de la FENVAC, avait affirmé que le vrai défi pour les pouvoirs publics était l’équité dans le traitement des victimes. Ces dernières peuvent-elles se sentir lésées ?

Il y a eu des déséquilibres. Les victimes anciennes ont l’impression que personne ne s’est jamais occupé d’elles. Les victimes récentes, plus. Il peut y avoir ce sentiment, par exemple entre des victimes frappées à l’étranger, et des victimes d’un attentat qui a eu lieu sur le sol français et qui a toute l’attention des médias. Il faut que nous, société, ayons la même attention pour la victime de Bamako ou dans n’importe quel autre pays du globe, et qui malheureusement était là quand il s’est passé quelque chose de violent, que celles qui ont été super médiatisées parce que ça s’est passé devant notre porte. L’attention des médias et des politiques n’est pas la même. En tant qu’association, nous devons faire en sorte que le traitement soit identique. Tout l’enjeu est là.


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