Au Liban, les travailleuses domestiques sont-elles des esclaves modernes ?

Au Migrant Community Center, en juillet 2017. Situé dans le quartier d'Achrafieh, à Beyrouth, ce centre est une véritable bulle d'oxygène pour les immigrés, notamment les travailleuses domestiques. Une manière aussi d'organiser la résistance aux abus. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Au Migrant Community Center, en juillet 2017. Situé dans le quartier d'Achrafieh, à Beyrouth, ce centre est une véritable bulle d'oxygène pour les immigrés, notamment les travailleuses domestiques. Crédit photo : Roxanne D'Arco

Travailleuses domestiques. Le terme peut paraître bizarre, mais il révèle un phénomène de société où tout un pan de la population a recours à une « bonne » étrangère, qui peut se retrouver dans une situation de quasi esclave.

Elles sont souvent discrètes. Très discrètes. Elles sont Asiatiques ou Africaines. Surtout, elles s’occupent de la maison, des enfants ou des personnes âgées. Qui sont-elles ? Au Liban, il s’agit des travailleuses domestiques. En tant que personne de nationalité française, il est toujours un peu étrange de se retrouver dans des familles aisées qui « possèdent » une domestique. Mais là-bas, c’est un véritable business mis en place entre le pays des cèdres et ceux dont ces femmes sont ressortissantes comme l’Ethiopie ou le Sri Lanka.

Bienvenue dans le système « kafala »

Ce système est basé sur la « kafala », une procédure administrative qui lie la présence et la résidence de l’employée à son employeur, notamment à travers un contrat. « Ce qui signifie que le permis de travail n’est remis que si elles ont un employeur. Si elles quittent la maison, elle seront considérées comme étant en situation irrégulière. C’est très dur pour les travailleuses domestiques de quitter des employeurs abusifs, même si on peut établir que ces derniers ne respectent pas le contrat en ne payant pas leur employée, ou qu’elles subissent des abus physiques ou psychologiques », explique Maya Ammar, responsable des relations médias de l’association Kafa (« assez » en arabe). Cette association libanaise lutte contre les violences faites aux femmes, peu importe leur nationalité tant qu’elles sont au pays des cèdres.

Depuis plusieurs années, les activistes pour les droits humains réclament l’abolition de la « kafala » mais jusqu’à présent, il n’y a eu aucun réel progrès pour atteindre ce but. « J’espère que ça arrivera un jour. C’est de l’esclavage moderne. S’ils abolissent ce système et mettent en place une loi, cela permettrait de faire évoluer les choses », réagit Rahar, une activiste du Migrant Community Center, à Beyrouth. Lorsqu’elle précise un peu plus ce qu’elle pense de la kafala, elle ne peut s’empêcher de s’exclamer : « Ce n’est même pas une loi mais juste une voie autorisée afin de posséder son employée… ce système est merdique ! »

Une justification légale des abus contre les travailleuses domestiques

Posséder l’autre. C’est bien tout le problème, car le système complique énormément les choses pour l’employée. Si elle souhaite casser son contrat, il lui est quasiment impossible de le faire, vu qu’elle aura besoin de beaucoup de ressources pour lancer une procédure auprès de la justice. Et c’est sans compter le cas où la travailleuse domestique est abusée sexuellement ou physiquement. Ces dernières années, des cas de suicide ont été un peu médiatisés, sans pour autant vraiment faire bouger les lignes. Le dernier cas en date, ayant été médiatisé, est celui d’une Ethiopienne, en juin dernier, tandis qu’un mois plus tard, une femme de la même nationalité tentait elle aussi de mettre fin à ses jours. Preuve que les abus ne sont pas systématiques mais suffisamment importants pour s’en soucier.

Au cours d’une conversation sur le sujet, une personne assure : « Le problème, c’est que certains employeurs ne veulent pas donner de jours de congé parce qu’ils ont peur que leur bonne aille n’importe où et tombe enceinte. Ils ont payé pour la faire venir jusqu’ici. » Pour Maya, il y a aussi une question de violence envers les femmes. « Les travailleuses domestiques sont aussi un problème d’égalité des sexes. Les hommes peuvent être jardiniers ou chauffeurs, mais ne vivent pas avec les familles, comme pour les femmes. En tout cas, nous n’avons jamais rencontré d’hommes dans ce cas. Ce qui fait que leur vie est plus facile malgré tout. Ils peuvent se déplacer en toute liberté, et n’ont pas à coucher avec leurs employeurs ! » Au moment de la création de Kafa, en 2005, l’association n’avait pas vraiment pour but d’aider les employées domestiques. « Mais nous avons vu que c’était important puisque nous défendons les droits des femmes et pas seulement les Libanaises. Beaucoup de femmes abusées qui ne jouissent pas de leurs droits, sont des travailleuses domestiques, et elles sont 250 000 », explique-t-elle.

Le racisme en cause ?

En creusant un peu, on se rend rapidement compte que la question des travailleuses domestiques est intimement liée à celle du racisme. Rahar peut en témoigner. Jeune femme éthiopienne, elle est venue au Liban sept ans auparavant en tant qu’employée domestique. La famille a accepté de la laisser partir à la fin de son contrat, lui permettant ainsi de travailler et vivre au pays. Après divers emplois de femme de ménage dans des hôtels ou des restaurants, elle s’est impliquée dans le mouvement anti-raciste, et travaille désormais au Migrant Community Center.

Le résultat d'un atelier dessin au Migrant Community Center de Beyrouth, le 18 juillet 2017. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Le résultat d’un atelier dessin au Migrant Community Center de Beyrouth, le 18 juillet 2017. Crédit photo : Roxanne D’Arco

« Pour les Français, c’est un pays peut-être moins raciste mais pour nous, en tant que personnes de couleur et au vu de notre nationalité, nous faisons face à de gros problèmes. Ce n’est pas facile de rester ici, d’y vivre », avoue Rahar, un peu intimidée par l’exercice de l’interview. Ici, les insultes fusent facilement, mais « ce n’est pas parce que ce n’est pas notre pays que nous devons nous taire face au racisme », ajoute la jeune femme avec le sourire.

C’est également un point qui freine un peu le travail de Kafa. « Les gens se soucient des femmes, mais la question des travailleuses domestiques ne fait pas partie du sujet pour ceux qui nous ont soutenus, par exemple sur la loi contre les violences domestiques », concède Maya, qui ajoute : « Le racisme est un gros facteur. Ça va nous prendre beaucoup plus de temps. »

Campagne de Kafa en 2016 pour sensibiliser la population libanaise au sort des travailleuses domestiques. Source : YouTube

D’ailleurs, l’année dernière, leur campagne n’a pas été l’électrochoc espéré. Quelques années auparavant, l’association avait lancé une campagne d’affichage où elle interpelait les mères qui laissent aux employés domestiques la responsabilité de leur maison, de leurs enfants, tout en les considérant comme de vulgaires « bonnes ». « C’était une campagne très forte qui a provoqué beaucoup d’émotions aux Libanais », sourit Maya à l’évocation de cette action, «  On s’y attendait mais pas à l’afflux des commentaires racistes. D’autres l’ont plutôt bien pris, mais je ne suis pas certaine. En tout cas, cela a créé du débat et des réactions ! » Ceci dit, Rahar a un peu d’espoir : « D’après mon expérience, les gens changent, surtout les jeunes. Quand je dis les Libanais sont racistes, je ne parle pas de tout le monde évidemment ! Ils commencent à donner des jours de congé aux domestiques, à faire plus attention. C’est long mais ça change. »

La riposte s’organise

Outre, les campagnes de sensibilisation, l’association Kafa aide les travailleuses domestiques ayant subi des violences, et crée des liens avec des associations des pays d’origine, notamment en produisant des vidéos pour prévenir les femmes encore là-bas. « De plus en plus de femmes s’organisent et rejoignent des groupes et des syndicats. Ces organisations ne sont pas reconnues par l’État, mais c’est important qu’elles s’organisent et qu’elles puissent se rencontrer pour celles qui ont du temps libre. C’est un point positif », analyse Maya.

Aujourd’hui, des Libanais et Libanaises, comme Maya ou encore Farah Salka, la directrice exécutive du mouvement anti-raciste, se battent aux côtés des travailleuses domestiques pour faire valoir leurs droits (notamment sur l’obtention de quelques jours de congés). Nous croisons cette dernière, le 18 juillet 2017, au Migrant Community Center, dans le quartier d’Achrafieh (à Beyrouth) avant de nous entretenir avec Rahar.

Un peu d’air et de vraies dénonciations

« Si je commence à parler du centre, je ne vais plus finir », dit-elle en riant. Installée dans la salle informatique, la jeune femme raconte l’histoire de ce lieu, lancé pour permettre aux travailleuses domestiques, entre autres, de prendre un peu l’air le temps d’une journée. Cours d’informatique, de langue ou workshops, le centre est basé sur l’éducation et la formation. Avec ses 486 membres, trois centres existent : à Beyrouth, Saïda et Jounieh.

Du côté des actions publiques, « nous continuons mais on ne nous écoute pas vraiment. Je ne vois pas trop les médias libanais parler de ces problèmes, d’autant plus qu’ils appartiennent à des intérêts politiques, confessionnels », confie Rahar, un peu dépitée lorsqu’elle aborde le sujet. Mais depuis mai 2017, une nouveauté est apparue sur le web : This is Lebanon. Le site relate les (très mauvaises) expériences des travailleuses domestiques, permettant un éclairage médiatique plus large. « Je pense que c’est vraiment important, surtout parce que les travailleurs domestiques ne peuvent pas raconter leur histoire. C’est bien de dire les choses clairement, qu’elles s’expriment librement », commente Maya.

Écrit en anglais et en arabe, le site n’hésite pas à prendre à parti les employeurs, dévoilant leurs noms et dénonçant les abus de ces derniers. Une initiative qui, combinée aux associations actives sur le terrain, espère un jour une véritable abolition de la « kafala ».


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