Maria Quinto : « Voir l’immigration de manière plus humaine »

Maria Quinto, à droite de l'image, est responsable du programme de couloirs humanitaires pour la communauté Sant'Edigio. Elle est sur ce cliché à Tal Abbas. Crédit photo : droit réservé.
Maria Quinto à Tal Abbas (à droite). Crédit photo : droit réservé.

Maria Quinto est responsable d’un programme de couloirs humanitaires pour des réfugiés syriens au Liban, mis en place en Italie depuis l’année dernière, et cette année en France. Entretien avec cette Italienne, dont l’initiative est novatrice en matière de gestion de flux migratoires en Europe.

Gemmayze, quartier de Beyrouth, le 13 juillet 2017. Il est 14 heures, dans une pièce à l’abri de la chaleur étouffante. Le lieu semble faire partie du cloître des Franciscains, collé à leur église. Maria Quinto, petite femme brune, pleine d’énergie, d’une cinquantaine d’années, est la responsable des couloirs humanitaires au Liban pour la communauté Sant’Edigio. Montrant des photos prises lors de ses différentes missions, son expérience sur la question des réfugiées va des côtes de Lampedusa (en Italie) à la plaine libanaise de la Bekaa, près de la frontière syrienne. Depuis plusieurs décennies, elle est bénévole sur ces questions pour la communauté religieuse, et nous revient sur un concept nouvellement testé en France : les couloirs humanitaires entre le Liban et le pays d’accueil.

D’ailleurs, la première arrivée de réfugiés en France, dans le cadre de ce programme, a eu lieu le 5 juillet 2017, avec 16 personnes.

Une initiative nouvelle qui, même si elle semble dérisoire face au nombre de réfugiés que compte le Liban, pourrait peut-être changer la donne dans un avenir proche. Il est vrai que le pays des cèdres est le lieu parfait pour ce genre de projet. Que ce soit dans les rues de sa capitale, Beyrouth, ou dans les champs de la Bekaa, difficile de ne pas remarquer les Syriens et Irakiens qui tentent de survivre dans des conditions extrêmes… Entretien.

Maria Quinto, de Lampedusa à Beyrouth

Respect mag : Comment ce programme a-t-il commencé ?
Maria Quinto : Les couloirs humanitaires ont commencé avec un premier accord signé en décembre 2015 entre le ministère de l’Intérieur, le ministère des Affaires étrangères italiens, la communauté Sant’Edigio et la Fédération des églises évangéliques. Mais notre désir de mettre en place ce projet s’est dessiné bien avant.

Cela fait des années que nous assistons aux tragédies des personnes qui meurent en faisant le voyage, en mer, en venant de Libye, d’Egypte, mais aussi pour ceux qui viennent par des moyens terrestres comme les camions. Face à tant de jeunes vies arrachées, nous nous sommes demandé comment ces personnes pourraient arriver en Europe de manière légale.

Il est possible que certaines personnes aient droit à l’asile politique mais ne trouvent pas d’autres options que de mettre leur vie entre les mains des passeurs et des trafiquants. Cette question s’est posé surtout après octobre 2013, c’est-à-dire la tragédie de Lampedusa (dans le Sud de l’Italie, ndlr) où 360 personnes avaient perdu la vie dans un naufrage. J’étais là-bas. Je me souviens de la souffrance des parents, des rescapés. Je me rappelle des morts, que ce soit des femmes, des hommes, des enfants… Tout ça parce qu’ils cherchaient du secours et de l’espérance.
 

RM : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
MQ : Je me souviens en particulier d’un Allemand, d’origine érythréenne, un enseignant qui s’était échappé du pays grâce à ses études. Il était venu chercher le corps de son frère défunt, qu’il avait pourtant dissuadé de partir. Mais n’ayant pas réussi, il lui avait envoyé de l’argent pour financer son voyage. Ce qui l’a fait davantage souffrir, c’est qu’au final, il a financé sa mort. C’est paradoxal. Cet Allemand est citoyen européen, s’est installé, a des moyens financiers, mais se retrouve incapable de faire venir son frère de manière normale.

Nous avons voulu changer cette situation

RM : Comment avez-vous procédé pour mettre en place ce projet de couloirs humanitaires ?
MQ : Nous avons voulu changer cette situation. Nous avons lu et relu toutes les directives européennes dans ce domaine, pour constater qu’avec l’article 25, il était possible pour chaque pays membre d’ouvrir ses frontières pour des motifs humanitaires, en lien avec des localités. Nous avons donc fait une première proposition, qui s’est retrouvée face à de grandes difficultés au début. Il y a donc eu besoin d’un long travail derrière. De plus, nous avons dû nous impliquer pour proposer une expérimentation, donner des garanties et surtout trouver les financements nécessaires, notamment grâce à la Fédération des églises évangéliques, la Tavola valdese (une église évangélique) et la communauté Sant’Edigio, à travers des récoltes.

RM : Est-ce que l’État aide au financement ?
MQ : Pour l’Italie, il n’y a pas de ressources donc nous avons autofinancé, que ce soit les voyages, les billets d’avion mais surtout la nourriture. Comme nous n’avions pas beaucoup de ressources, c’est un point qui nous a beaucoup préoccupés. Au début, nous pensions prendre en charge un nombre de personnes beaucoup plus limité. Le retour que nous avons eu des communautés et communes a été tellement positive qu’elles demandaient à accueillir des familles de réfugiés ! Il y a même des groupes de professionnels, comme des avocats, qui ont proposé leur aide. Au final, une personne met à disposition une maison, un autre des fonds… et pendant un an, la famille est aidée par cette base locale. Cela a été une augmentation de générosité offerte par les citoyens italiens.

Le fait que la France ait signé aussi un protocole pour 500 personnes est une décision inspirante !

RM : Combien de réfugiés sont déjà arrivés en Italie ?
MQ : A présent, ils sont environ 550. Nous avons reçu le premier protocole il y a quelques mois, donc nous sommes un peu dans la phase « conclusive » de cette première phase, qui pour le moment est très positive. Le fait que la France ait signé aussi un protocole pour 500 personnes est une décision inspirante !

Des milliers de personnes affluent sur les côtes italiennes, ou passent par d’autres frontières européennes… Mais nous croyons que cette initiative permet de montrer comment on peut inverser la tendance et comment voir l’immigration de manière plus humaine et différente. Ouvrir des voies légales favorise aussi le fait que la société civile, ou la famille, puissent aider à l’intégration.

Toutes les personnes, ou presque, que nous avons envoyées ont des parents en Europe. Les faire voyager de manière illégale ne sert qu’à enrichir les mafias. Si cet argent venait aussi en Europe, ce serait totalement différent, même pour les pays qui les accueillent ! Par ailleurs, ces personnes durant le voyage subissent des traumatismes, des violences, qui sont difficiles à dépasser par la suite. Elles ont des maladies physiques et psychiques graves. Dans un tel contexte, ce projet peut sembler être une provocation et une expérience un peu folle, mais elle cherche à donner des réponses aux défis auxquels nous devrons faire face dans un futur très proche.

 
RM : Est-ce que d’autres pays européens pourraient eux aussi signer un protocole d’accueil ?
MQ : Nous avons des contacts avec d’autres pays européens, mais très clairement, ces pays sont face à des échéances électorales. Je doute donc que des choix soient faits avant. Mais nous espérons que d’autres grands pays répondent positivement à notre proposition.

Nous avons créé un lien avec des organisations, des églises, permettant de connaître diverses situations à travers le pays, du nord au sud, que ce soit à Zahlé, Saida, Tripoli et la Bekaa.

RM : Pourquoi avoir choisi le Liban comme base pour votre projet ?
MQ : Nous avons choisi le Liban parce que ce pays abrite tellement de réfugiés syriens, irakiens et d’autres nationalités. Le pays cherche à faire front malgré cette situation très difficile : des années de guerre civile, mais des tensions toujours palpables, des guerres à ses frontières… Avec plus d’un million de réfugiés pour cinq millions d’habitants ! C’est pour cette raison que nous avons choisi le Liban. Nous avons créé un lien avec des organisations, des églises, permettant de connaître diverses situations à travers le pays, du Nord au Sud, que ce soit à Zahlé, Saida, Tripoli et la Bekaa. Nous faisons des colloques. Le protocole souhaite surtout aider les personnes les plus fragiles. C’est sûr que la vulnérabilité est généralisée pour les personnes venant de la Syrie et des zones de conflit, mais nous cherchons à aider ceux qui sont dans les situations les plus compliquées : les femmes, les mères avec enfants, les personnes âgées, les handicapées…

 
RM : Justement, quelles sont les différentes étapes pour intégrer le programme ?
MQ: Nous avons des médecins qui font des visites pour évaluer les différentes urgences, et notamment sur la question des maladies, comment la soigner et voir dans quelle partie de l’Italie, ou maintenant, en France, ces personnes peuvent recevoir le traitement adapté. Nous constituons des listes à destination du ministère de l’Intérieur du pays, qui la reçoit via son consulat.
Les personnes doivent ensuite se rendre au consulat, pour détailler leur identité, passer des entretiens puis le Liban doit donner les autorisations de sortie. Cela prend quelques mois, certaines situations peuvent prendre un peu plus de temps. Nous cherchons à respecter le plus possible les personnes.

Il faut pour la France, par exemple, expliquer un peu toute l’organisation du pays, ses bases institutionnelles, la question de la laïcité…

RM : Y a-t-il des précautions particulières ou plusieurs entretiens avant de les envoyer en Europe ?
MQ : Il faut expliquer comment on vit en Europe. Quel type de nourriture on trouve, par exemple. Nous voulons les responsabiliser, avec une assistance des familles, des associations, mais pas forcément de l’État. Ils doivent donc rester un peu dans le pays d’accueil, respecter les traités, puis apprendre la langue et trouver un travail pour s’intégrer dans la société. Pour la France par exemple, il faut expliquer un peu toute l’organisation du pays, ses bases institutionnelles, la question de la laïcité… Nous faisons aussi lire le contrat d’intégration avant qu’ils partent pour que tout soit clair pour eux.


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