Désormais, les réfugiés vont pouvoir payer en carte bleue

Capture d'écran d'une vidéo promotionnelle de l'Union Européenne pour le programme ESSN. Crédits : Youtube

Environ 30€ par mois et par personne : c’est ce que propose la KızılayKart, une carte de crédit distribuée aux réfugiés en Turquie. Une aide humanitaire directe proposée par l’Europe et le gouvernement turc, sur laquelle nous nous sommes penchés.

L’Union Européenne communique depuis quelques semaines sur « le plus grand projet humanitaire qu’[elle] ait jamais soutenu ». Dans une vidéo publiée le 26 juin et traduite en plusieurs langues, Nour raconte sa vie de très jeune réfugiée syrienne arrivée en Turquie il y a un an. Elle explique comment la KızılayKart (« carte Croissant Rouge », équivalent oriental de la Croix-Rouge) permet à sa mère de faire les courses, et de lui offrir un ballon pour « jouer dehors avec ma soeur et mes frères, comme avant ». L’Union Européenne et le gouvernement turc sont partenaires de ce programme de « filet de sécurité sociale d’urgence » (ESSN, pour Emergency Social Safety Net en anglais), mis en place sur le terrain par le Programme alimentaire mondial et le Croissant-Rouge turc, avec l’aide de différentes autorités du pays.

Cette opération de 348 millions d’euros est financée par l’Union Européenne, dans le cadre de l’accord controversé de 3 milliards d’euros passé avec le gouvernement turc en mars 2016. Cet accord, que la Turquie menace de rompre à chaque tension diplomatique, a pour but de stopper le flux de réfugiés arrivant sur le sol européen. Selon un communiqué de presse officiel, 500 000 personnes ont bénéficié du programme, sur les 3 millions de réfugiés actuellement recensés dans la péninsule. L’objectif de l’UE est d’en atteindre 1,3 million cette année.

Une aide insuffisante

Pour tenter d’aller au-delà de la communication européenne, nous avons contacté des associations turques qui viennent chaque jour en aide aux réfugiés. C’est le cas de l’« IHH İnsani Yardım Vakfı » (en français « Fondation du Secours Humanitaire »), principale organisation qui prend en charge les réfugiés syriens en Turquie. Son responsable presse, Mustafa Özbek, estime que « ce projet est une bonne idée », mais qu’il « faudrait augmenter le montant ». « Ce n’est pas suffisant, mais cela dépend des budgets alloués », juge-t-il, « les réfugiés ont besoin d’être plus aidés par les pays et ONG européens, la Turquie a déjà dépensé 20 milliards pour les réfugiés ».

Une question d’argent donc ? Pas uniquement, selon Amnesty International, qui milite notamment pour le respect des droits fondamentaux des réfugiés dans le monde. Jean-François Dubost, responsable du programme de protection des populations, espère que ces 30 euros sont donnés « pour des besoins identifiés, et en concertation avec les ONG sur le terrain ». Mais pour lui, « le problème rencontré avec les réfugiés syriens, ce n’est pas l’argent, mais le fait que la Turquie les renvoie. La première chose à faire serait que les autorités turques organisent un accès digne, à des besoins conformes aux standards internationaux ».

Camp d'accueil de réfugiés syriens en Turquie. Crédits : IHH / Flickr
Camp d’accueil de réfugiés syriens en Turquie. Crédits : IHH / Flickr

En effet, Amnesty considère que la situation des droits de l’Homme en Turquie n’est pas garantie, suite notamment à l’arrestation de plusieurs de ses responsables sur place. L’accord passé entre l’UE et le gouvernement d’Ankara est un cache-misère, selon l’organisation. « Pour nous, il faudrait remettre en cause cet accord, ce serait le meilleur moyen de pression sur la Turquie pour qu’elle lève sa pression géographique sur les réfugiés, et qu’elle respecte le droit international », ajoute Jean-François Dubost. « On dit que l’Union européenne gère la situation des réfugiés avec cet accord, mais elle les laisse dans un pays où leurs droits ne sont pas respectés, c’est un peu le serpent qui se mord la queue ! »

Une expérience à échelle humaine

Enfin, à savoir si 500 000 personnes ont bel et bien bénéficié de cette carte, Mustafa Özbek, pourtant présent sur le terrain, déclare ne pas avoir d’informations. D’un autre côté, une source proche de la commission européenne nous garantit « une surveillance étroite sur le terrain, à travers le bureau de protection civile et d’aide humanitaire à Ankara, et son antenne à Gaziantep (principale ville turque proche de la frontière syrienne, ndrl) ». « Le Programme Alimentaire Mondial, partenaire opérationnel de l’UE pour l’ESSN, envoie chaque mois un rapport à la commission », nous explique-t-on, « nous recevons des chiffres précis sur le nombre de réfugiés qui reçoivent de l’argent, et étudions chaque trimestre le cadre de gestion du programme ». L’ESSN semble aussi être une plateforme d’essai pour la politique de solidarité européenne envers les réfugiés : « Une évaluation externe a été commandée, qui servira à documenter et apprendre de ce programme, examiner sa conception et ses résultats ».

Reste à savoir si ce programme, censé apporter de la dignité aux réfugiés syriens, tout en contribuant à leur intégration à l’économie locale turque, permettra de stabiliser leur situation sur place. « Pour les réfugiés, 30€ c’est toujours bon à prendre », observe Jean-François Dubost, « mais 3 milliards d’euros pour bloquer des gens dans un état qui les respecte partiellement, c’est cher payé ». Pas sûr donc, que ce genre de « filet de sécurité » suffise à empêcher les réfugiés de franchir la Méditerranée, pour rejoindre les côtes européennes.


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