Ces deux hommes oubliés qui ont fait l’histoire de la France

Abd El-Kader et le duc d'Aumal sont deux personnages un peu oubliés de notre histoire. Et pourtant, ils ont encore un message à nous faire passer !
Musée d'Histoire : Soumission d'Abd-el-Kader (HDR). Pellerin, imprimeur ; Jean-Baptiste Vanson (Épinal, 1820 - Épinal, 1870). XIXe siècle, estampe sur papier colorié au pochoir, Épinal Coll. Musée de l'image, Épinal, N°inv. D 990.2.55 C. Crédit photo : Thomas Bresson, Wikimedia Commons

Spécialiste de la Révolution française, d’histoire, et auteure sur les sujets de société, Thérèse Charles-Vallin s’est attaquée à un gros morceau pour son dernier livre : Abd El-Kader et le duc d’Aumale. Deux grands personnages du XIXème siècle, qui malgré leur empreinte sur l’histoire de France, ont fini par être quelque peu oubliés. Rencontre.

Comment l’idée de ce sujet pour le livre a-t-elle émergée ?

Ce dernier livre me tient particulièrement à cœur. Ce n’était pas mon idée, mais celle de mon éditeur. Sur le coup, j’ai trouvé que le sujet était extrêmement intéressant mais difficile, surtout actuellement en France, à une époque où l’Islam a une importance majeure dans notre société. Je trouve qu’on ne s’y intéresse pas comme il le faudrait, qu’on ne le comprend pas, qu’on ne cherche pas à l’étudier, à l’analyser et à connaître les grands personnages qui l’ont construit.

L’autre partie de la société qui n’est pas passionnée par l’Islam devrait essayer d’y pénétrer par la comparaison au moment de la conquête de l’Algérie, entre un guerrier comme Abd El-Kader, qui a résisté aux Français, et un autre grand Français comme le duc d’Aumale, qui a lutté contre lui. Pourtant, tous les deux étaient des hommes d’honneur, des hommes qui se respectaient et respectaient leur religion individuelle. Ils ont eu d’ailleurs une existence difficile l’un comme l’autre : avoir été exilé, avoir perdu son pays, est quand même une chose terrible… Ils sont devenus des humanistes l’un comme l’autre. Ce qui prouve qu’ils étaient proches et que nous, en France, nous devrions aussi être très proches.

Mon éditeur avait eu des échos sur le duc d’Aumale, et tout ce qu’il avait fait, notamment pour Abd El-Kader, et son exil à partir de 1848.

Avez-vous eu peur de vous lancer dans un tel projet lorsqu’on sait que très peu de personnes savent qui sont ces deux personnages ?

Justement ! Les jeunes connaissent le nom d’Abd El-Kader, et certains celui du duc d’Aumale. Et je crois qu’ils sont très intéressés par tout ce qui s’est passé dans leur histoire, et même s’ils ne la connaissent pas, ils ne demandent rien de mieux que de la connaître. C’est pour ça que mon livre a été proposé aux élèves de 4ème, puisque c’est à ce moment-là que l’on apprend la colonisation de l’Algérie. Que ce soient des élèves d’origine algérienne ou de Français « de souche », on doit connaître cette histoire et ça peut les aider à envisager la question du respect mutuel.

Par la décision d’Abd El-Kader de mener la guerre sainte et de chasser les Français, il s’est formé une idée de nation autour d’Algérie

Dans le prologue, il est question de « deux personnalités très fortement idéalisées et instrumentalisées ». Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Le duc d’Aumale est le fils du roi Louis-Philippe, un prince et représente la France. C’est une France qui, bien sûr, n’est pas celle qui s’est engagée dans la conquête de l’Algérie, puisque c’est la décision de Charles X, mais c’est une France bourgeoise, républicaine avec un roi, mais qui pense que la conquête va lui apporter un côté économique, de l’aventure, et faire obstacle à l’expansion britannique qui est toujours en relation et en opposition avec nous.

Aumale, comme ses frères, va être envoyé en Algérie pour représenter la France. Il faut qu’il se batte, qu’il poursuive l’ennemi, qui est très puissant à un moment donné, très respecté, qui a gagné des batailles… Et cet ennemi, c’est Abd El-Kader.

La question de la nationalité, de la citoyenneté semble très importante dans votre livre…

La citoyenneté comme la nationalité pose problème par rapport à la conquête de l’Algérie, puisqu’avant cette conquête, le pays était occupé par les Turcs, donc si vous voulez, il n’y avait pas une nation algérienne, mais c’était des Algériens.

Par la décision d’Abd El-Kader de mener la guerre sainte et de chasser les Français, il s’est formé une idée de nation autour de l’Algérie. Cet islam est un islam soufiste, donc ouvert. De l’autre côté, le duc d’Aumale est passé par la monarchie, la république, l’empire pour revenir à une république, et accepter, après son long exil que peu importe qu’il y ait un roi ou tout autre régime, l’important est qu’il soit constitutionnel et que les citoyens aient droit à des élections libres.

Il n’y avait aucun consensus sur l’idée de colonisation

Est-ce que vous pensez que votre livre est un pansement sur la plaie de la colonisation et de notre histoire nationale ?

C’est une question complexe… Je pense qu’il y a un peu de ça sur certains aspects. La colonisation est quelque chose d’extrêmement violent, de parts et d’autres. La colonisation et la réaction à cette colonisation a été très violente. Il est certain que le passage de la France a laissé des souvenirs amers sur la population là-bas, mais aussi sur les descendants d’Algériens venus en France.

Il y a aussi la population française « de souche », je ne vois pas bien comment les appeler, ceux qui n’étaient pas en Algérie, qui a vécu de manière très inconsciente cette histoire à mon avis. D’ailleurs, on voit les débats à la chambre des députés à l’époque, et j’en parle dans mon livre, ils n’en voulaient pas. Il n’y avait aucun consensus sur l’idée de colonisation. Il y a eu les gens qui sont partis en colonisation et qui ont fait ce qu’ils ont pu sur place, sans compter la volonté de la France d’y rester, essentiellement dans un cadre de lutte et de compétition internationale. Je crois que les jeunes, peu importe leurs origines, seraient moins amers s’ils comprennent cela.

Dans votre livre, on sent que la monarchie peut avoir plus « d’humanité » que les Républicains. Vous cassez les codes de l’histoire …

Je suis assez spécialisée sur l’histoire de la Révolution française. Evidemment, on constate dans les rapports entre la monarchie et la République, et la façon dont les personnalités, les parlementaires, se sont placés dans ces deux systèmes, que peu importe le régime, au final, tant qu’on se respecte mutuellement et qu’on respecte les droits citoyens. Actuellement, il y a une reine en Angleterre et les droits fondamentaux sont respectés.

Ils ont le courage d’être eux-mêmes, de se respecter mutuellement et de mener leur vie quoi qu’il arrive sans céder aux tentations

Au niveau de vos sources, comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre ?

Pour le duc d’Aumale, il y a énormément de choses sur lui, notamment quelques livres, surtout sur son goût pour l’art et son exil, mais moins pour l’Algérie ce qui est dommage. Il combattait, on ne va pas le nier, mais il a eu un coup de foudre pour ce pays. Il aimait la chaleur, la Méditerranée.

Par ailleurs, il y a encore toute sa correspondance au château de Chantilly. Il écrivait à son professeur quasiment tous les jours, notamment pendant les combats. C’est très affectueux et très précis.

Pour Abd El-Kader, c’était plus compliqué mais il y a plus de 250 livres sur lui ! On peut encore trouver différents documents dans les archives et bibliothèques comme l’institut du monde arabe (IMA), ou encore dans les archives d’Outre-Mer d’Aix en Provence, puisqu’il était prisonnier à Amboise, Pau et Toulon. Une grande partie de sa correspondance est conservée en France. J’ai fait une thèse sur l’Algérie et je me suis souvenue de ce que mes deux professeurs, passionnés par ce pays,  Charles-André Julien et Charles-Robert Ageron, qui étaient très connus, m’ont raconté et ça m’a inspiré. J’ai marché sur l’interprétation.

Est-ce la raison pour laquelle ce livre pour vous tient à cœur ?

En grande partie ! Mais aussi parce que moi aussi j’aime beaucoup l’Algérie ! (rires)

D’après vous, quelle est la plus grande qualité de chacun d’Abd El-Kader et du duc d’Aumale ?

Je dirais le courage, parce qu’ils ont le courage d’être eux-mêmes, de se respecter mutuellement et de mener leur vie quoi qu’il arrive sans céder aux tentations (aux propositions de roi, de vice-roi).

Abd El-Kader, Aumale. Identités meurtries, de Thérèse Charles-Vallin, 20€, Editions de la Bisquine


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