Actes Sud, la littérature sans frontière

Pinterest / Michèle Reymes

Depuis quelques décennies, la maison d’édition nichée à Arles se donne pour mission d’établir des passerelles entre différentes cultures, grâce à la littérature.

« Nous sommes des éditeurs de littérature, donc nous éditons la littérature d’où qu’elle vienne ». Ces mots ont été prononcés par le fondateur des éditions Actes Sud, Hubert Nyssen, disparu en 2011. La maison d’édition, imaginée par cet homme à la pipe en 1978 dans une ville des Bouches-du-Rhône portant le nom d’Arles, est un temple au sein duquel se côtoient les œuvres d’écrivains du monde entier, des Amériques à l’Asie en passant inévitablement par l’Orient.

Le fondateur de la maison Actes Sud, Hubert Nyssen. Crédits : Capture d'écran INA
Le fondateur de la maison Actes Sud, Hubert Nyssen. Crédits : Capture d’écran INA

Tout a commencé à la fin des années 70, lorsqu’Hubert Nyssen décide de quitter sa Belgique natale et une carrière tranquille dans la publicité pour se frotter au monde déjà rugueux de l’édition littéraire. Il décide de s’installer dans la petite ville d’Arles avec sa première épouse. Leur union donnera naissance à un enfant, Françoise, qui dirigera très vite avec son père, de main de maître, la petite maison devenue grande au fil du temps.  Elle ne quittera ses fonctions de direction qu’à la suite de sa nomination récente en tant que ministre de la Culture sous la présidence d’Emmanuel Macron.

La littérature de l’ailleurs

Aujourd’hui, Actes Sud est une puissante maison, premier employeur à Arles avec sa centaine d’employés. Jadis isolée, elle revendique avec fierté sa non-appartenance à la concentration d’enseignes parisiennes. Actes Sud peut par ailleurs se targuer d’avoir révélé aux yeux du monde quelques Prix Goncourt de son cru, le premier datant de 2004 avec Laurent Gaudé et son Soleil des Scorta, un drame dans l’Italie ouvrière de la fin du 19ème siècle. Suivront Jérôme Ferrari en 2012 avec Le Sermon sur la Chute de Rome et l’excellent Mathias Enard avec Boussole, récit fantasmagorique et hors du temps d’un musicologue ressassant ses souvenirs orientaux et amoureux.

Mathias Enard, Prix Goncourt 2015 pour Boussole. Crédit : Marc Melki
Mathias Enard, Prix Goncourt 2015 pour Boussole. Crédits : Marc Melki

Autant de romans dont le fil rouge est l’incitation au voyage, sélectionnés par des éditeurs partageant cette vision universelle de la littérature. Marie Desmeures en fait partie. Éditrice chez Actes Sud, elle avait dans un premier temps dirigé sa collection « littérature grecque contemporaine » et collaboré aux séries « lettres africaines et horizons persans ».

Elle a très tôt développé une « envie d’ailleurs littéraire », renvoyant à une symbolique de la fraternité, de l’acceptation, de tolérance, notamment après être passée dix mois en Grèce : « Quand on passe autant de temps dans un pays dont on ne connaissait rien, on découvre que tout ce qui est différent a des raisons d’être. Si mon goût pour la Grèce vient de là, mon goût pour l’ailleurs aussi », nous déclare la jeune femme dont l’affinité avec Actes Sud est aussi dûe à leur passion commune pour la Méditerranée et l’Afrique. C’est elle qui publie l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane ou encore l’Algérien Kamel Daoud.

Sindbad, ode à la Méditerranée

La Méditerranée, l’Algérie, et tous les pays arabes voisins dans le large croissant d’Orient, il en est fortement question au sein d’une maison qu’Actes Sud a acquis il y a quelques années. Son nom rappelle les Mille et une nuits : « Sindbad ». Créée en 1972, elle n’était à l’époque qu’un mouvement de traduction d’ouvrages en arabe pour ensuite avoir un large répertoire de romans et d’essais dont les pages exhalent une belle odeur orientale. Citons Youssef Fadel qui, avec Un oiseau bleu et rare vole avec moi, se fait le chantre d’une écriture de résistance dans le Maroc des années 70.

Ce dernier ouvrage, c’est Farouk Mardam Bey qui nous l’a donné, dans un joli bureau installé au-dessus d’une librairie, « L’arbre à lettres », située dans un bruyant boulevard du 12ème arrondissement, dont on perçoit d’un regard la proximité avec le quartier de la Bastille. « Actes Sud veut parler au monde arabe, veut y avoir un ancrage, c’est pour cela qu’ils ont acheté Sindbad, nous raconte à cette occasion le chef de la petite maison. Hubert Nyssen m’a très clairement dit qu’il comptait beaucoup sur cette collection, qu’il souhaitait la développer. D’autres éditeurs s’étaient positionnés, mais voulaient uniquement acheter les titres qui marchaient. Hubert Nyssen voulait tout garder, poursuivre les collections ». Farouk Mardam-Bey ajoute : « l’un des intérêts d’Actes Sud à sa création, était la littérature étrangère, avec le souhait profond de développer un pont entre l’Orient et l’Occident ».

Des communautés pacifiées

Quelques jours plus tard, c’est d’ailleurs Farouk Mardam-Bey que nous retrouvons, dans une rencontre organisée dans cette même librairie, par une chaude après-midi annonçant l’été naissant. L’homme qui se tient à côté de Farouk Mardam-Bey est une des têtes d’affiche de la maison : Waciny Laredj, qui publie La Maison andalouse, une critique de la société algérienne d’aujourd’hui à travers le récit d’un homme ne voulant pas perdre sa propriété au profit de promoteurs véreux. Chapeau blanc vissé sur la tête, Waciny Laredj explique les raisons qui l’ont poussé à publier son dernier opus : « Je retourne à l’histoire ancienne, au 17ème siècle, et je questionne l’identité algérienne, son rapport aux juifs d’Algérie. Nous parlons facilement de cuisine, de musique et d’architecture andalouse, mais on oublie que les juifs y ont participé, il faut le dire, c’est une partie de notre patrimoine ».

Farouk Mardam Bey, fondateur de Sindbad. Crédits : Laurent Denimal

Réconcilier les communautés, mais aussi raconter d’autres histoires que celles que l’on voit à la télé. La mission d’Actes Sud est de nous présenter des pages de romans où les peuples sont pacifiés, l’humanité réconciliée. En somme, continuer à éditer ces « œuvres d’art pour mettre de la beauté dans le monde », comme l’écrivait joliment Mathias Enard dans Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphant.


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