Quelles sont les revendications du Rif ?

Al Hoceïma, entre montagne et Méditerranée, est le coeur de la contestation du Rif depuis octobre 2016 - Crédits : Wikimédia Commons

Connu en France comme un haut lieu de production de cannabis, le Rif l’est peu pour son histoire anti-coloniale. Cette région montagneuse du nord du Maroc est peuplée de Marocains d’origine berbère (amazighs sic), qui luttent depuis octobre dernier pour améliorer leurs conditions de vie. Retour sur les luttes et revendications historiques du peuple du Rif.

Le Rif, région linguistique, identitaire, et culturelle

De Tétouan à Al Hoceïma en passant par Chefchaouen, le Rif est une entité géographique reliée par une chaîne de montagne, qui longe d’ouest en est la côte méditerranéenne du Maroc. Ce territoire est toutefois divisé, habité par différentes tribus berbères, riches de nombreux dérivés linguistiques. La carte ci-dessous montre la complexité de la répartition des populations du Rif.

Voir en plein écran

Cette richesse culturelle n’a pas empêchée les populations de s’unir. Dès le XIXe siècle, les populations berbères sont célèbres pour leur résistance aux colons. Le Rif s’est aussi illustré dans l’histoire des luttes anti-coloniales, lors de la Guerre du Rif entre 1921 et 1926 (voir la fresque historique à la fin de l’article), quand Abdelkrim al-Khattabi a uni les tribus pour vaincre la répression espagnole, et créer la République confédérée des tribus du Rif en 1923. Une première pour un peuple colonisé, au XXe siècle. Abdelkrim al-Khattabi est défait en 1925 par les Français, mais le drapeau de la République du Rif est aujourd’hui arboré dans les manifestations. Tout un symbole, dans un pays où l’unité de la nation autour du roi est une obligation.

Une population à bout

La lutte actuelle des Rifains intervient après plusieurs décennies de marginalisation de la région par le pouvoir marocain. En effet, à la suite de révoltes en 1984, le prince héritier et futur roi Hassan II réprime fortement la contestation, et traite ses participants de « awbachs », soit de « déchets de la société ». Depuis, et malgré les promesses d’aides au développement de l’actuel roi du Maroc, la région reste une des plus touchées par le chômage, et manque cruellement d’hôpitaux et d’universités.

C’est dans ce contexte que, le 26 octobre dernier, le pêcheur Mouhcine Fikri meurt broyé dans une benne à ordure. Il tentait de récupérer sa cargaison d’espadon saisie et détruite par la police, la pêche de ce poisson étant régulée en cette saison. Les Rifains sortent dans la rue pour dénoncer l’abus des autorités dans cette affaire, tandis que des manifestations de soutien ont lieu dans tout le Maroc. Le « Hirak » (terme arabe pour « mouvement », « mouvance ») est lancé.

La contestation prend une nouvelle tournure le 26 mai dernier, lorsqu’un de ses leaders, Nasser Zefzafi, interrompt le prêche du vendredi. Au Maroc, le prêche est dicté par les autorités religieuses du pays, sous influence du roi. Ce vendredi, il met en cause les participants aux manifestations. Zefzafi dénonce une nouvelle stigmatisation du mouvement par voies religieuses. Il est arrêté et emprisonné quelques jours plus tard, inculpé pour avoir « porté atteinte à l’exercice du culte », accusé « d’atteinte à la sécurité intérieure de l’état » et de « trahison ». Depuis, les manifestations s’enchaînent pour dénoncer les arrestations, faisant face à une répression policière permanente.

Si la mort de Mouhcine Fikri a suscité autant de soutien, c’est aussi en raison d’un ras-le-bol de la population locale envers certaines réglementations. En effet, les accords sur la pêche passés entre l’Union Européenne et le Maroc prévoient, par exemple, des possibilités de pêche des flottes européennes à hauteur de 80 000 tonnes dans les eaux du Maroc, en échange d’une enveloppe estimée à 40 millions d’euros pour l’aide au développement des pêcheurs locaux. Les protestataires du « Hirak » font le lien entre le petit pêcheur, mort en essayant de récupérer sa cargaison, et la pression qu’exerce ce genre d’accord sur l’activité locale (quotas, mafia etc.).

La diaspora marocaine pour un militantisme d’exil

Jeudi 29 juin, le café Le Village non loin du métro Gallieni, à Bagnolet (en région parisienne), accueillait le premier Café populaire de l’Immigration. A l’initiative de Fatima Ouassak, des membres de la diaspora marocaine parisienne se réunissaient à travers le mot d’ordre « Comprendre et soutenir la contestation dans le Rif ». « Je souhaitais rassembler des gens qui ont une base de connaissance fiable et objective sur la situation dans le Rif », expliquait Fatima Ouassak pour introduire Hamza Esmili et Montassir Sakhi, militants du Mouvement du 20 février qui a animé les rues marocaines en 2011, ainsi que Ouadie Elhankouri, de l’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH).

Une cinquantaine de personnes se sont réunies dans ce café de Bagnolet pour évoquer la situation du « Hirak »

Ils ont ainsi démonté plusieurs procès fait à ce mouvement. Islamiste ? Séparatiste ? Selon Montassir Sakhi, la mobilisation « s’appuie sur un retour des revendications rifaines face à la marginalisation de l’Etat marocain, et sur une morale religieuse populaire ». Pour autant, l’ensemble des intervenants semblaient d’accords sur la force des revendications sociales, et l’exigence d’un respect de la dignité de l’ensemble de la population. Pour eux, les références à la république du Rif ne sont pas séparatistes, mais historiques, et la morale religieuse permet avant tout de regrouper la population face à l’hégémonie du roi en la question.

Les intervenants ont présenté les revendications du mouvement (fin de la corruption, arrêt des expropriations, infrastructures sanitaires et universitaires etc.), tout en tendant des passerelles entre l’environnement social dans le Rif et en France. Pour Hamza Esmili : « Les luttes du Rif font écho à ce qu’il se passe ici », car « le mouvement conteste les monopoles étatiques, tout comme les luttes des banlieues et de l’immigration en France ». Le « Hirak », selon Ouadie Elhankouri, « a appris des fautes de 2011 et du Mouvement du 20 février (mouvement de 2011, en écho aux « révolutions arabes », ndlr), et , en faisant des demandes mesurables, claires. L’Etat ne veut pas communiquer et négocier avec, sinon il devra faire les mêmes concessions dans d’autres régions« . Une analyse précieuse pour ceux qui souhaitent soutenir la mobilisation depuis la France : « Plus on sera fort ici politiquement, plus on pourra soutenir nos frères et sœurs« .

La soirée s’est terminée autour des témoignages de personnes présentes récemment dans le Rif, témoignant de l’embargo policier sur Al Hoceïma (« La police est partout, on n’a pas le droit de filmer, de rester sur la Place des martyrs », décrit un jeune homme présent). L’assemblée a pu discuter par Skype avec Soraya El Kahlaoui, militante organisatrice de manifestations à Rabat, et membre du Comité de soutien aux manifestants arrêtés. Elle a rappelé la tenue d’un grand rassemblement le 20 juillet, ainsi que la proclamation le 8 juillet d’une journée internationale pour la libération des prisonniers politiques au Maroc. « La diaspora est appelée à nous rejoindre », a-t-elle lancé, ajoutant que le rôle des marocains à l’étranger était de « relayer les informations et produire des contenus ».

Pour en savoir plus :

Maroc. Le hirak ou la révolte dans le Rif : http://orientxxi.info/magazine/maroc-le-hirak-ou-la-revolte-dans-le-rif,1898

Le pouvoir marocain accusé de réprimer les manifestations à Al Hoceima : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/06/28/le-pouvoir-marocain-accuse-de-reprimer-les-manifestations-a-al-hoceima_5152388_3212.html

A Paris, un millier de personnes ont battu le pavé pour le Hirak


Autre article écrit par Antonin Padovani

Solidarité et engagement : les voix du peuple kurde à Paris

    Les Kurdes, plus grand peuple sans état, font la une de l’actualité...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *