« J’ai compris pourquoi ma grand-mère faisait des stocks de nourriture… »

Photos de deux victimes du camp S-21, le plus tristement connu des camps des Khmers rouges, en 2005. Revenir sur cette histoire est une véritable épreuve pour de nombreuses familles françaises, originaires du Cambodge. Crédit photo : Jean-Christophe Windland, Wikimedia Commons
Photos de deux victimes du camp S-21, le plus tristement connu des camps des Khmers rouges, en 2005. Crédit photo : Jean-Christophe Windland, Wikimedia Commons

Comment s’approprier une histoire de famille souvent douloureuse ? Telle la construction d’un grand puzzle, les Asiatiques de France s’activent pour en collecter les pièces, les assembler, et ainsi, construire un avenir riche de cet héritage.

Depuis quelques années, une génération d’Asiatiques de France, souvent âgés entre 25 et 40 ans cherchent à reconstituer l’histoire de leurs parents. Souvent douloureux, ces épisodes sont rarement évoqués par ces derniers. Pour autant, le lien culturel s’est maintenu pour certains d’entre eux dès leur plus tendre enfance. « Ce que m’ont transmis mes parents, c’est un héritage plus qu’une origine. Je me sens 100% français, mais mes parents m’ont apporté la culture asiatique. », raconte Sun, journaliste en région parisienne.

Rituels et cultures familiales

Cette culture se transmet souvent par la langue ou les traditions familiales. Par exemple, beaucoup évoquent le lien avec la nourriture. Quang, d’origine vietnamienne, évoque aussi des rituels sociaux comme le culte des ancêtres : « Ce sont de grandes réunions familiales avec des repas en l’honneur des disparus. Mais à part ça, on n’a pas grand-chose. »

Les questions, elles, viennent plus tard, et se posent plus souvent aux grands-parents qu’aux parents. « Mes grands-parents m’ont raconté leur histoire, leur parcours, tandis que mes parents étaient plus réservés. Peut-être pour me préserver, raconte Sun, ma grand-mère est née en Chine, s’est installée au Cambodge puis à 40 ans, ils ont dû partir en France pour bâtir une nouvelle vie. C’est quand même extraordinaire. Cela mérite que nous, nouvelle génération, nous intéressions à cette histoire. » D’ailleurs, depuis son premier voyage au Cambodge, le journaliste a multiplié les questions, et a fini par assembler toutes les pièces de son histoire. « Je suis un peu le passage de témoin », commente-t-il.

Quand grand-mère raconte…

C’est également la grand-mère de Kim qui lui a permis d’en savoir plus, petit à petit. La jeune femme de 27 ans est d’origine teotchew (voir la définition plus bas, ndlr). « Une fois en France, elle allait faire les poubelles des boucheries pour récupérer des petits morceaux de viande sur les os parce qu’elle n’avait pas d’argent. Je posais quelques questions par-ci, par-là. J’ai compris pourquoi ma grand-mère faisait des stocks de nourriture, comme si elle avait peur qu’une guerre éclate », se souvient-elle.

Dans certains cas, c’est « l’inaccessibilité » à cette figure centrale qui déclenche cette quête d’histoire. Mia ne parle pas cantonais, le dialecte chinois de sa grand-mère. Elles n’ont jamais vraiment pu discuter ensemble, et c’est justement le sujet qu’a choisi la jeune femme pour son documentaire Riz cantonais. Son déclic : la maternité.

Ce film est aussi une manière d’impliquer son père, véritable lien entre les deux femmes au fil des images. « Au-delà de la langue, ma grand-mère n’est pas trop loquace. Je pense que parce que mon père était dans l’histoire, elle avait l’impression que je le filmais, lui ! Il a d’ailleurs beaucoup pleuré quand il a vu le film. Il a trouvé que c’était bien comme démarche, et me comprenait mieux. Je pense qu’il a réalisé que j’avais de vraies questions. »

À travers ce documentaire, Mia s’est beaucoup posé la question du vécu de sa famille, et en particulier de son père, au moment de son arrivée en France : « Je pense que c’est une sorte de solitude de Chinois et d’Asiatiques. Encore plus des jeunes à l’époque et du coup, ça a été un choc culturel et social. Mon père était dans le 6ème arrondissement de Paris, avec des artistes, des normaliens… Cet univers lui semblait tellement inaccessible. Tous les gens qu’il voyait faire des études ou sortir le soir, c’était des Blancs. Lui devait travailler au restaurant. Il n’avait pas le choix. »

Un indispensable voyage au bout du monde ?

Dans cette quête de la mémoire, le voyage occupe une place essentielle. Mia est partie avec son père dans la région de Canton pour comprendre. D’autres effectuent cette démarche seuls, comme Sun. Face au refus de sa famille de retourner au Cambodge, il a décidé de faire le voyage de son côté. Tourisme, gastronomie… Le rêve jusqu’au déclic, avec un brusque rendez-vous avec le passé, en cherchant des informations sur un de ses oncles. « Mon père m’a demandé d’aller au camp S21 (la plus connue des prisons tenues par les Khmers rouges, nldr) pour essayer de retrouver sa trace. On sait qu’il a disparu mais rien d’autre. Je pensais m’y rendre avec un regard extérieur puisque je ne l’avais pas connu. J’y suis donc allé le dernier jour de mon voyage, et là, je me suis vraiment senti concerné. »

Tout en décrivant les tableaux remplis de visages figés en noir et blanc, les instruments et méthodes de torture, la voix de Sun commence à trembler. Il ajoute : « J’ai cherché son visage et au bout du troisième tableau… Pfff. J’ai considéré qu’il était mort là, je ne pouvais pas aller au bout de la recherche. Quand je suis sorti, j’ai pleuré parce que je ne l’ai pas trouvé. Des habitants m’ont dit que les personnes envoyées dans les camps changeaient de nom pour des raisons de sécurité. »

Kim est aussi retournée au Cambodge pour retrouver les traces d’avant l’exil, mais accompagnée de sa sœur, sa mère et son père. Ce dernier était avec elle lorsqu’elle s’est rendue dans une prison anciennement tenue par les khmers rouges : « Je sentais qu’il hésitait à passer l’entrée. On a fait la visite. On avait les larmes aux yeux. Et il m’a dit : ‘’Écoute, je suis content de l’avoir fait avec toi parce que je vais pouvoir répondre à tes questions‘‘, d’autant plus qu’il a appris aussi des choses, il a repositionné un peu son histoire. Il en parle maintenant avec son vécu et son ressenti. Mon grand-père et lui aiment le Cambodge mais en font un rejet. Mon grand-père ne supportait pas qu’on parle cambodgien à la maison par exemple, il préférait qu’on utilise le chinois. »

Des enquêteurs d’un nouveau genre

Pour autant, la famille n’est pas toujours présente pour accompagner les enfants dans leur quête du savoir. Kim et sa sœur, comme beaucoup, ont appris via les livres et les documentaires sur le Cambodge. Quang, de son côté, a également découvert par lui-même l’histoire du Vietnam. « C’est assez impoli en tant qu’enfant de parler de ça. Je suis allé voir les familles des autres pour en savoir plus. Et puis, je suis un peu autodidacte donc je n’ai pas hésité à aller poser des questions aux historiens », explique-t-il aujourd’hui. D’autant plus que l’explication est complexe, « un peu comme la Syrie actuellement », précise-t-il.

D’ailleurs, pour Quang, ce n’est pas une question de devoir de mémoire, mais plutôt de « devoir de connaissance ». Il explique : « La mémoire, c’est un aspect un peu trop émotionnel. J’ai essayé de prendre connaissance de toutes les perspectives quand je me suis intéressé à l’histoire du Vietnam. La difficulté est la multitude de partis impliqués, de différents camps. » Au final, il revendique un intérêt très rationnel, mêlant Histoire, sociologie et géopolitique, profitant d’ailleurs des sources disponibles dans les universités françaises. « Au-delà du clivage politique, vous devez absolument apprendre à connaître ces deux côtés pour comprendre ce qui s’est passé dans votre famille ».

Des blessures encore ouvertes, d’où l’intérêt de regrouper ses recherches, notamment autour d’une histoire commune. C’est le cas des Teotchew. « À la base, c’est une région du Sud de la Chine, d’où vient une importante partie de la diaspora chinoise dans le monde. En France, ils sont souvent issus d’une immigration du Sud-est asiatique, arrivée dans les années 70, suite aux événements géopolitiques (notamment au Cambodge, ndlr) », explique Christine, une jeune femme de 31 ans d’origine teotchew.

Cette communauté un peu particulière est le fruit d’une succession de migrations. N’étant pas arrivés directement en France après leur départ de Chine, ils sont passés par le Cambodge, en grande partie. En somme, c’est une migration forcée pour fuir Mao puis les Khmers rouges. « Aujourd’hui, on ne connaît pas le nombre exact, mais suite à cette immigration subie, les générations d’après qui sont nées et ont grandi ici ont la volonté d’être bien représentées. On a des acteurs, des réalisateurs, des politiciens, dans le monde économique… Ce sont eux qui ont l’envie de construire des choses intéressantes en France », estime Jacques, 39 ans, qui organise des réunions avec des jeunes de cette communauté, auxquelles Christine et Kim assistent également.

Transmettre aux plus jeunes

Cette démarche, Jacques et Christine la font indépendamment de leurs familles, mais en lien étroit avec les jeunes teotchew. Pour la jeune femme, c’est d’ailleurs très récent mais elle reconnaît que ça lui donne « l’impression de pouvoir [se] reconstruire. C’est vraiment comme une famille ». Une manière aussi d’être fière de sa communauté. « On dit qu’on est avant tout français, tandis que nos parents se considèrent comme des Asiatiques de nationalité française, et c’est là toute la différence », ajoute Jacques.

De son côté, Quang estime qu’il y a « une nouvelle génération de jeunes d’origine vietnamienne qui sont artistes, écrivains, et cherchent à dévoiler ce qu’on appelle l’histoire secrète du Vietnam. Cela permet aussi de comprendre le pays actuellement. »

Une position partagée aussi par Sun. « Le devoir de mémoire, c’est de pouvoir un jour transmettre aux générations futures ce qu’est ‘être asiatique’, explique-t-il, même si on est français, les gens nous renvoient à cette origine et à un moment, nos enfants, même si je me marie avec quelqu’un qui ne sera pas d’origine asiatique, auront l’impression de l’être même s’ils seront issus de la 3ème génération. » Un pari sur le présent donc, mais aussi sur l’avenir.


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