Alain Mabanckou : « La richesse de ce pays est faite de migrations »

Alain Mabanckou Institut du monde arabe
Crédit photo : Mounir Belhidaoui

L’écrivain franco-congolais, prix Renaudot 2006 avec son livre Mémoires de porc-épic, était l’invité de l’Institut du monde arabe dans le cadre d’un cycle de conférences portant sur l’Afrique subsaharienne et le Maghreb. Rencontre avec celui qui porte la plume, sourire aux lèvres.

Qu’est-ce que cela symbolise, pour vous, d’être présent dans le cadre de cette saison africaine à l’Institut du monde arabe ?
Une certaine inclination vers la connaissance de l’autre. Pendant longtemps, on a toujours séparé l’Histoire du monde, cloisonné les choses. J’ai besoin de comprendre ce qu’on entend par « monde arabe », par l’Afrique subsaharienne. Qu’est-ce que cachent ces catégorisations qui sont parfois très dangereuses ? Ce n’est pas nous qui les avons faites, elles ont été imposées par une certaine histoire, une domination. Venir à l’Institut du monde arabe, c’est poursuivre cette volonté de pouvoir mettre au service du grand public la connaissance d’un continent : l’Afrique, qui est mon continent d’origine.

Dans une interview accordée au site culturel Evene, vous aviez affirmé que « le danger pour l’écrivain noir était de s’enfermer dans sa noirceur »…
Oui, et j’insiste. Le danger qu’un écrivain africain pourrait courir, c’est de s’enfermer dans sa noirceur, de toujours continuer à imaginer le monde à travers le prisme de la couleur de peau. J’ai aussi besoin de savoir ce qu’est la culture en Asie, en Océanie. Il faut s’ouvrir, sans pour autant se déprécier, se laver à l’alcool. J’ai toujours considéré qu’un écrivain qui restait dans sa zone locale, qui ne parle que des informations qui l’entourent, n’était pas un écrivain qui apportait réellement quelque chose, même à l’égard de son peuple. L’écrivain porté vers le monde est un écrivain qui s’enrichit.

Les Africains sont les oubliés

La culture française rend-elle audible ou accessible les différents travaux sur la mémoire et l’histoire de l’immigration ?
Il y a de grands trous. Jusqu’alors, on n’arrive toujours pas à enseigner, à parler de l’histoire coloniale en toute objectivité. Quand vous regardez l’Histoire de France telle qu’on nous l’enseigne en général, les Africains sont les oubliés. A la rigueur, vous avez quelques lignes sur les tirailleurs sénégalais, mais juste du point de vue de leur implication pour défendre l’honneur de la France. On n’a jamais vu que l’Histoire de France, comme je le dis toujours, a été cousue de fil noir, mais aussi avec ces gens venus du Maghreb, d’Asie. Quand on lit les manuels d’Histoire, cette histoire n’est malheureusement pas bien enseignée. Ce qui explique les positions que nous prenons en venant faire des conférences à l’Institut du monde arabe, en donnant des cours au Collège de France. Cela participe notamment à cette volonté de populariser la présence de l’autre dans la construction de la France. Cette dernière n’a pas été construite par l’opération du Saint-Esprit ! Il y a des gens qui sont arrivés à sa rescousse, pour la défendre. Ces personnes l’ont reconstruite alors que le pays était pris en tenaille par le nazisme. Il y a cette Histoire à écrire, c’est difficile, ça prend du temps, mais on a déjà fait quelques pas en avant.

Question très générale : la France est-elle dans un rapport d’exclusion ou d’intégration de sa population immigrée ?
Je ne voudrais pas généraliser, mais force est de constater qu’on voit là une politique générale dans certains pays d’Europe où l’ennemi public est devenu l’autre. Mais pas uniquement chez les immigrés. L’Europe, et la France donc, sont dans une situation de crise politique, financière, identitaire. On se referme, et on pense qu’en excluant l’autre, on va faire de la place aux Français. Cela donne lieu à des tensions qui font que vous vous matraquez les uns les autres. Je ne pense pas qu’il y ait une certaine connivence globale des hommes politiques sur le sujet. N’oublions pas qu’il y a aussi des hommes qui se sont élevés, qui ont dit non, pendant la colonisation. André Gide a écrit Voyage au Congo,  Albert Londres a écrit Terre d’ébène, Jean-Paul Sartre a préfacé les livres de Leopold Sedar Senghor et Frantz Fanon. Je ne peux pas globaliser, mais il y a des démagogues politiques qui en font leur fonds de commerce, et qui veulent vendre cette camelote aux Français.

Ce sont eux qu’on entend le plus aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?
La nature humaine entend toujours les grandes gueules. Naturellement, quand vous levez un tabou, ou que vous dites des choses que certains ont peur de dire tout haut, on vous prend pour un héros. Nous sommes à une époque où les crapules deviennent des héros. Aujourd’hui, vous devenez héroïque quand vous faites un acte qui détruit l’humanité. Il faut commencer, petit à petit, à redresser les choses. Les repères de l’héroïsme ne sont pas entre les mains des démagogues.

Pour écrire, il faut être habité par quelque chose

Vous écrivez des livres questionnant le rapport à l’autre, mais aussi sur le mélange des cultures. Vos œuvres reflètent-elles un désir ou une réalité que vous sentez proche ?
C’est mêlé à tout ça. Pour écrire, il faut être habité par quelque chose. Il faut aussi être excédé par la réalité. Je suis un écrivain du réel, mais qui porte la colère en lui. J’écris parce que je sais qu’il y a des trous dans l’Histoire du continent, mais aussi du monde. Je suis un écrivain dans le sens artisanal : celui qui porte la parole dans l’espoir d’essayer d’expliquer une partie du monde.

Dans votre livre Le sanglot de l’homme noir, vous écrivez : « Le chemin de l’Europe devient un chemin de croix ». Que pensez-vous du drame des migrants, et ce qu’il dit du rapport entre les peuples ?
C’est un scandale. L’Histoire de l’humanité est une histoire de migrations. Un peuple qui ne se déplace pas est un peuple appelé à s’éteindre. Ce scandale atteint des degrés lorsque les migrations se passent comme à Lampedusa, les traversées, les reconduites à la frontière, les guerres… Les migrations doivent être perçues dans leur sens positif. Bien sûr qu’il y a toujours des brebis galeuses, des personnes profitant de la détresse des familles pour installer des situations de désespoir. La richesse de ce pays est une richesse de migrations. Les Français eux-mêmes étaient des migrants, notamment quand la France était occupée par l’Allemagne nazie. On ignore que Brazzaville, au Congo, était la capitale de la France libre ! J’ai écrit un livre nommé Le monde est mon langage qui traite du sujet. Les rapports de demain ne se définiront non plus par la couleur de peau, mais par les rencontres.


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1 commentaire

  • Il est, à dire vrai, que l’homme a une belle plume. Nul doute qu’il a le coeur à l’Afrique et pour l’Afrique et par-delà, pour le monde, je veux dire, pour l’humain. Toutefois, il me tombe sous le sens, que certaines situations factuelles,si j’ose dire l’histoire, ne conforte pas totalement ses propos sur ce qu’il faille nécessairement s’ouvrir au monde sans se « déprécier ». C’est un double langage qui se tient difficilement, car l’ouverture à la culture si ce n’est à la civilisation de l’autre, me fait perdre la mienne au point de fomenter un jour ou l’autre une crise identitaire: grand mal dont souffre l’Afrique.

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