Au cœur du Yémen abandonné avec Habib Abdulrab Sarori

Sanaa, capitale du Yémen, est l'un des décors du roman La Fille de Souslov. Crédit photo : Wikimedia Creative Commons
Sanaa, capitale du Yémen. Crédit photo : Wikimedia Creative Commons

Le Yémen est en guerre depuis plus de deux ans, et peu de personnes en parlent. Heureusement, la littérature peut parfois un peu pallier ce manque. Rencontre avec Habib Abdulrab Sarori, auteur de La Fille de Souslov, qui revient sur des décennies de l’histoire de ce pays trop souvent oublié.

A 61 ans, Habib Abdulrab Sarori est l’un des (seulement) six auteurs yéménites traduits en français. Le 28 avril 2017, le voilà tranquillement assis dans une salle de réunion de la maison d’édition Actes Sud, à proximité du quartier de Saint-Michel, à Paris. Egalement professeur à Rouen, ce scientifique littéraire est venu parler de son roman, récemment traduit en français : la Fille de Souslov. Une plongée dans le Yémen des quarante dernières années, entre communisme et salafisme, espoir et obscurantisme. Une lecture indispensable pour comprendre le Yémen actuel.

Bonjour Habib Abdulrab Sarori ! Tout d’abord, vous vous êtes déjà lancé dans des ouvrages en français, comme La Reine étriquée. Pourquoi avoir écrit La Fille de Souslov en arabe ?

J’ai appris le français quand je suis arrivé en France, à 20 ans. Par contre, je connaissais bien l’arabe parce que j’ai grandi dans une famille tournée vers la littérature. Pourtant, pendant presque dix ans, je n’ai pas lu d’arabe. Avec l’apprentissage du français, je ne lisais que cette langue. Et après La Reine étriquée, j’ai retrouvé les mots en arabe.

J’ai trouvé qu’il y avait une vacuité énorme dans la littérature, notamment au Yémen. Surtout autour des thèmes que j’ai pu traiter, l’interaction était très forte. Du coup, j’ai été appelé à écrire un second essai et ce, jusqu’à huit romans. J’ai adoré. Et puis, j’avais quelque chose à apporter là-bas. Ça a changé mon style aussi d’écrire et lire en français. J’écrivais aussi des essais scientifiques en français, donc j’avais un équilibre entre les deux langues. Mais maintenant, après huit romans, je sens que je n’ai plus grand-chose à dire en arabe. Je pense revenir au français. Je lis toujours beaucoup plus en français qu’en arabe.

Dans un article sur le site Orient XXI, traitant de votre roman, Laurent Bonnefoy qualifie votre protagoniste, Omran, comme étant votre double. Est-ce le cas ?

Je donne au narrateur des repères de ma vie pour tromper le lecteur. Il est voyeuriste. En effet, il est parti d’Aden en France (comme l’auteur, ndlr), et il a peut-être aussi des petits détails minimes. Après c’est sûr qu’au niveau de l’esprit, il y a quelque chose, même si les événements sont à l’opposé de ma vie. C’est le cas pour l’humour, et sa manière de voir le monde.

C’est une fiction, mais il y a une tension : le lecteur peut se demander si c’est l’écrivain ou pas jusqu’aux dernières pages.

C’est rare de voir un pays qui a connu le marxisme-léninisme, où les gens croyaient qu’ils allaient construire le monde, puis le salafisme, avec entre-temps des guerres.

Au final, la fille de Souslov, n’était-elle pas une sorte de représentation à elle seule du Yémen ?

On peut la prendre comme un condensé de toutes les périodes que le Yémen a connu pendant un demi-siècle. C’est rare de voir un pays qui a connu le marxisme-léninisme, où les gens croyaient qu’ils allaient construire le monde, puis le salafisme, avec entre-temps des guerres.

Cette jeune femme avait des parents très imprégnés dans le régime marxiste-léniniste d’Aden. A la veille de la guerre de 1986 (au Sud-Yémen, où se trouve Aden, ndlr) qui a vraiment marqué la fin de ce régime du sud, elle a basculé. Et c’est arrivé à beaucoup de personnes, elle est loin d’être la seule. Elles sont passées du marxisme léninisme au salafisme.

Ce courant a étouffé un mouvement qui était une très belle révolution. Partout, les gens des tribus ont laissé leurs armes. Ils voulaient une démocratie, une vie civile. Le salafisme a réussi à dévier les aspirations des gens. Il s’est associé aux militaires et ça a donné ce qu’on connaît aujourd’hui. Une chose importante que les gens ne connaissent peut-être pas, c’est le processus qui a démarré. Même si actuellement, c’est un chaos, on ne peut nier qu’il y avait des strates séculaires.

Au 10ème siècle, tout le monde sait qu’il y avait des penseurs libres, mais une décadence par la suite, qui a continué jusqu’à maintenant. L’objectif de ces obscurantistes, c’est de rester à l’âge d’or des siècles précédents. Mais les gens veulent – grâce à Internet – un autre monde.

Le roman montre un peu comment le salafisme a réussi à s’infiltrer. Pour eux, la volonté d’un peuple n’a pas de sens. Ils ont organisé des prêches du vendredi aux slogans fatalistes. Les organisateurs étaient aussi des jeunes, pauvres, sans expérience…

N’a-t-on pas tendance à oublier un peu trop facilement le passé communiste du Yémen ?

Oui, c’est pour ça que j’ai continué à écrire en arabe. Personne n’a écrit sur cette période alors que c’est un réservoir incroyable. Une énorme mine romanesque ! Quand le narrateur choisit d’aller en France, c’est la fin du capitalisme qu’il veut voir. Il voyait ce qui se passait au Vietnam, à Cuba. Il est sûr que c’est la fin du capitalisme et l’avènement du socialisme, comme on lui a appris depuis des années ! Tout est calculé dans son esprit.

C’est une utopie incroyable ! Mais la France lui apporte énormément, et s’il n’attend plus cette fin du capitalisme, il garde l’esprit progressiste, humaniste. Il voit ça un peu comme une religion quelque part.

Il est certain que cette période mérite des études sociales. Même ceux qui en discutent tombent dans un trou noir parce que personne ne l’a vraiment analysé !

Ces débats que je relate dans mon roman, c’est un condensé de ce que j’ai vécu.

Est-ce que votre roman se veut une clé pour comprendre la situation actuelle au Yémen ?

Je l’ai écrit juste avant cette guerre. Mais on voit que les salafistes prennent le pouvoir, sans oublier la situation fratricide entre les militaires.

Quelle est d’ailleurs la place d’Internet dans cette prise de pouvoir des salafistes ?

Internet tient une place importante, surtout durant le début des printemps arabes. J’ai remarqué combien les salafistes étaient organisés. Ils ont utilisé Internet et les réseaux sociaux de manière très intelligente pour s’organiser. Ils arrivaient à faire tomber des pages. Ils lançaient des informations parfois fausses, d’autres fois très fausses, pour arriver à leur but. Ils arrivaient à monopoliser les gens par les réseaux sociaux.

Ces débats que je relate dans mon roman, c’est un condensé de ce que j’ai vécu. Ils sont organisés depuis longtemps avec un discours rodé, qui s’adapte très bien aux gens. Quand ils se donnent le mot, ils peuvent être présents tous ensemble, et disparaître totalement après. Aujourd’hui, ils l’utilisent toujours mais quand c’est le moment des armes, ils consolident seulement leurs idées.

Vous vous êtes déjà exprimé dans des quotidiens nationaux sur la situation au Yémen, en guerre depuis plus de deux ans. Quel est votre sentiment aujourd’hui ?

La situation actuelle est vraiment terrible et tragique. On n’en parle pas beaucoup.

Le Yémen n’a pas beaucoup de chance. C’est un pays à la fois fantasmé, rêvé et abandonné, comme disait Laurent Bonnefoy. Mais ce paradoxe doit être élucidé un peu plus… Fantasmé, rêvé, parce c’est un pays magnifique, avec des régions mythiques. Arthur Rimbaud voulait mourir à Aden. On l’occulte souvent. Verlaine a passé 43 semestres à Aden ! C’est une ville insaisissable, ouverte, cosmopolite jusqu’à la fin des années 60.

Abandonné, parce que c’est un malheur pour ce pays d’être entouré par les pays les obscurantistes mais les plus riches du monde arabe (notamment l’Arabie Saoudite, ndlr). Ceux-là ne veulent pas que le Yémen soit dans un chaos total, ni une démocratie, mais un chaos maitrisable. Ils ont conservé Saleh, qui est soi-disant maintenant contre eux (l’ancien président Ali Abdallah Saleh est aujourd’hui du côté des rebelles chiites Houtis, ndlr).

Mais c’est un abandon depuis toujours, au niveau culturel. Il n’y a que six romans de l’histoire du Yémen traduits en français. Ce n’est pas normal. Ses voisins ne veulent pas de visibilité pour le Yémen. Il n’a pas de chance.

La guerre actuelle est catastrophique. Une famine, peut-être la plus grande du monde, est annoncée. C’est un abandon total. Les gens depuis six mois n’ont pas de salaire. Des gens meurent de faim, se suicident. Le pire pour eux, c’est que le Yémen est une prison à ciel ouvert. Ils ne peuvent migrer à côté… Au sud, il y a la mer, la Somalie qui est aussi dans une situation catastrophique. Il n’y a pas de perspective. La situation s’enlise. Ça va durer des années si on continue comme ça. S’il n’y a pas de pressions internationales pour appliquer les résolutions appuyées par les Etats-Unis, ce sera vraiment une catastrophe.

La Fille de Souslov, de Habib Abdulrab Sarori, traduit par Hana Jaber, Actes Sud, 21,80€


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