Mineurs isolés étrangers : une épine dans le pied pour la France ?

La situation des MIE est très souvent critiquée, jugée dépassée par un certain nombre de personnes. Devant l'entrée du DEMIE 75, rue du Moulin-Joly, à Paris, où les mineurs isolés étrangers sont accueillis dans la capitale. Crédit : Capture d'écran, Google Maps.
Devant l'entrée du DEMIE 75, rue du Moulin-Joly, à Paris, où les mineurs isolés étrangers sont accueillis dans la capitale. Crédit : Capture d'écran, Google Maps.

La question des mineurs isolés étrangers n’est pas une priorité affichée par le personnel politique, même en pleine période électorale. Pourtant, des dysfonctionnements sur les territoires sont dénoncés par certains professionnels pour la protection de l’enfance et des citoyens impliqués.

« J’ai connu des mineurs isolés étrangers tout au long de mon parcours », explique Ibtissam, employée à l’Association éducative et sociale de la sauvegarde de l’enfance. Elle est éducatrice spécialisée dans la protection de l’enfance depuis 16 ans, représentante syndicale, et travaille à Reims. Les MIE, comme on dit dans le « jargon », elle connaît plutôt bien. Les méthodes d’encadrement et d’aide aussi.
Pourtant, en janvier 2017, elle s’est retrouvée en conflit avec sa direction, notamment dans le cadre de ses fonctions en tant que déléguée du personnel. « J’ai été amenée à visiter un service à Châlons-en-Champagne en décembre, à la période de Noël, où l’on accueillait des mineurs isolés étrangers, raconte-t-elle à Respect mag, et j’estime que les conditions d’accueil ne sont pas optimales. Il n’y a pas assez de personnel encadrant pour ces jeunes. La nuit, on devrait pouvoir mettre en place du personnel, qui puisse veiller sur eux. Le bâtiment pour moi n’est pas approprié, tout comme le partage de ce dernier avec d’autres populations précaires. »

Pression des salariés de la protection de l’enfance

Ibtissam alerte ses collègues le 8 janvier 2017, et apprend dans l’après-midi la mort de Denko, qui s’est défenestré à Châlons-en-Champagne. Elle critique alors ouvertement les politiques migratoires de certains départements et appelle à de meilleures conditions de travail pour ses collègues. A la fin du mois, ses supérieurs veulent la licencier, une demande refusée par l’inspection du travail après enquête. Un cas parmi d’autres qui montre le malaise entourant la question des mineurs étrangers isolés, estimés à 10 000 sur le territoire français, d’après France Terre d’Asile.
L’Etat serait-il défaillant dans la protection de ces jeunes ? Il faut savoir que ces mineurs dépendent des départements, contrairement aux adultes. Des voix s’élèvent de plus en plus face aux conditions d’accueil des MIE, et ce, dans toute la France.

Un ancien système critiqué par le Défenseur des droits

Pourtant, à Paris, le 18 janvier 2016, s’est ouvert le dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers (DEMIE), géré par la Croix-Rouge. Il remplace la PAOMIE (Permanence d’accueil et d’orientation des mineurs étrangers isolés), dont la charge a été assurée pendant trois ans par l’association France Terre d’asile, et pointée du doigt pour ses dysfonctionnements par le Défenseur des droits.
« Avant la PAOMIE s’occupait à la fois de l’évaluation et de la mise à l’abri. Or, nous nous occupons que de l’accueil et de l’évaluation. C’est un changement majeur. Les délais d’évaluation se devaient d’être plus courts, ça l’a été les neuf premiers mois, mais au regard des flux que nous avons eu sur 2016, en particulier sur la fin de l’année, ça a été plus compliqué », estime Stéphanie Leroux, directrice du DEMIE 75.
Jointe par téléphone, la directrice met en avant l’investissement des départements pour les MIE, surtout ceux de Paris, « les plus avancés sur la question », sans oublier l’équipe « multiculturelle et pluridisciplinaire » du DEMIE : « Ça change par rapport à la PAOMIE. On peut avoir des travailleurs sociaux, juristes ou des personnes qui ont fait des études dans l’interculturalité. La plupart d’entre eux parlent plusieurs langues afin d’éviter le recours à l’interprète et créer un climat de confiance avec le jeune plus rapidement. Nous avons une psychologue et une infirmière. Si on repère un jeune particulièrement vulnérable, il peut être reçu par l’une ou l’autre. »

Insalubrité et délit au faciès ?

Mais il reste quelques ombres au tableau… En mars, Agathe Nadimi, professeur, a posté plusieurs photos sur les Observateurs de France24, démontrant l’insalubrité des hébergements où sont placés les jeunes dans l’attente d’une décision. Une responsabilité de France Terre d’Asile, qui s’est justifiée en mettant en avant les dépenses maximum imposées par la Mairie de Paris, ajoutant qu’aucune critique n’était remontée jusqu’à l’organisation. « France24 a fait un reportage qui, à mon sens, est partial puisqu’à aucun moment nous avons été contacté. Nous n’avons aucun rôle dans la mise à l’abri si ce n’est le fait de faire des listes des jeunes qui seront hébergés, mais ce n’est pas nous qui décidons des lieux qui seront choisis », estime de son côté Stéphanie Leroux, même si elle reconnaît que le recours à des hôtels n’est pas l’hébergement le plus adapté, « mais c’est le mode d’hébergement avec lequel on arrive à capter le plus de places ».
Autre élément, Agathe Nadimi et Sylvie Brod de l’Adjie (Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers) parlent d’incidents et de rejets au faciès à l’entrée du DEMIE. Les faits sont développés dans un article publié sur un blog de Mediapart. « Non, c’est faux », réagit Stéphanie Leroux à l’évocation de ce sujet : « Je m’inscris vraiment en faux contre cette pratique. Tous les jeunes entrent dans la structure et sont reçus par les agents d’accueil. Il y a beaucoup de mythes, de choses racontées qui ne sont pas vraies. »

« Au fond, ce sont des enfants en danger, c’est tout ! »

Globalement, la situation des MIE reste compliquée, notamment pour déceler des séquelles psychologiques. Dans son livre, De rêves et de papiers (éditions La Découverte), Rozenn Le Berre explique bien la difficulté d’écoute de tous les jeunes pour le personnel, pas assez nombreux. Comment donc évaluer correctement la situation de chacun d’entre eux ? Armando Cote est psychologue clinicien et psychanalyste au centre de soins Primo Levi depuis 2005, où il s’occupe des enfants et adolescents. Pour lui, les mineurs isolés étrangers sont reçus par beaucoup trop de professionnels avant d’arriver à un endroit à peu près stable, mais surtout, ont vraiment besoin d’un soutien.
Il ajoute : « Pour ceux entre 14 et 15 ans, il n’y a pas de doute donc ça va. Mais pour ceux qui ont entre 16 et 17 ans, il y a tout à revoir. Il faudrait être plus souple, mettre en place un vrai accueil avant d’installer le soupçon ». Ces jeunes mettent parfois trois ans pour arriver en France, puis un à deux ans pour faire les démarches. Pour Armando Cote, « il faudrait peut-être prendre en compte l’âge auquel ils quittent le pays. La loi ne tient pas compte de tout le parcours migratoire. On ne les accueille pas. Ils perdent énormément de temps à trouver un moyen d’être protégés. Au fond, ce sont des enfants en danger, c’est tout ! »
Un point que rejoint Ibtissam : « Les travailleurs sociaux n’osent plus parler. Très peu s’expriment sur les conditions des mineurs isolés étrangers qui sont catastrophiques. Nous, on est éducateurs spécialisés, on n’est pas là pour ça. Je ne suis pas là pour cautionner un système de protection de l’enfance à deux vitesses ! On créé de la discrimination. C’est ça qui me révolte ! Je me rends compte, sur ce point précis, que personne ne prend ses responsabilités et ne met les collectivités territoriales face aux leurs. »

Cet article est le second volet d’une série dédiée aux mineurs isolés. Retrouvez le premier, intitulé Mineurs isolés étrangers : pour eux, c’est une affaire personnelle !

Pour aller plus loin :

Rapport du centre Primo Levi
Le site Dormira jamais
De rêves et de papiers, Rozenn Le Berre, éditions La Découverte


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