Dans un documentaire, d’anciens mauvais élèves se racontent

Mauvais élèves documentaire
Crédits : DR

Le « mauvais élève » est-il ce fainéant désintéressé que la société a l’habitude de dépeindre ? Dans un documentaire nommé « Mauvais élèves » justement, Sophie Mitrani et Nicolas Uebelmann sont partis à la rencontre de ces « cancres » dans un système éducatif posant quelques questions.  Rencontre.

Pourquoi avoir voulu faire un film de témoignages d’anciens mauvais élèves ?

S.M. : Lorsqu’on a commencé, il y a trois ans, à réfléchir à un film sur le thème de la scolarité et de l’échec scolaire, il y a avait toute une série de livres à paraître sur les neuro-sciences et la diversité des profils des apprenants. Cela nous semblait passionnant. Nous avons commencé à enquêter, à rencontrer des gens qui ont souffert de décrochage scolaire. Plus nous en rencontrions, plus nous nous disions que le film était là, devant nous. Ce qu’on nous a dit était tellement fort et concernant que ça doit être un témoignage des gens plus qu’un film d’experts. Le film est plus populaire que scientifique.

Avez-vous voulu montrer qu’il n’y a pas de catégorie spécifique chez les mauvais élèves et qu’ils peuvent venir d’horizons divers ? A rebours de certains discours politiques ?

S.M. : Bien sûr. Il y a des gamins de tous milieux qui décrochent pour maintes raisons. Vous avez le témoignage, dans le film, d’une professeure dans un lycée de Malakoff (Hauts-de-Seine) qui dit que le décrochage scolaire n’est pas spécifique aux zones rurales ou urbaines, ou zones d’éducation prioritaire. C’était très important de casser le cliché du cancre qui vient du quartier chaud. Ce qu’on voulait aussi montrer, c’est qu’un mauvais élève n’est pas forcément ce gamin qui casse la classe, qui fait suer le professeur, ça peut aussi être quelqu’un de très discret, d’adorable.

N.U. : On voulait effectivement casser le cliché du mauvais élève proche du délinquant. Il y a des mauvais élèves qui sont aussi issus de bonnes familles. Cela peut être des gamins qui sont en échec intérieur, en perte de confiance. Dans le film, vous verrez que les témoins ne correspondent pas du tout à l’idée qu’on se fait des mauvais élèves.

Documentaire Mauvais élèves
L’affiche du documentaire. Crédits : DR

Le documentaire montre aussi des gens qui ne peuvent physiquement et mentalement pas rester enfermés dans une salle de classe… On voit un très grand désir de liberté chez beaucoup d’entre eux.

N.U. : Oui. On est humains, biologiquement faits pour se mouvoir, se déplacer, interagir avec les autres. Il y a une fille dans le film qui dit que la classe est lugubre, assez effroyable. Le prof est devant, les élèves sont assis en face. On voit qu’il y a peu d’échange, on n’ose d’ailleurs pas trop se retourner pour voir les camarades ou parler à son voisin. Tout cela est contradictoire avec la nature de l’homme. Ceux qui rentrent dans les cases, je ne suis même pas sûr qu’ils le fassent par plaisir. On nous prépare à une forme d’obéissance qui peut être dangereuse.

Vous semblez aussi pointer le fait que peu de matières nous servent aujourd’hui concrètement : l’école sert-elle vraiment à quelque chose ?

N.U. : C’est une question qu’il est interdit de se poser en France, et un peu partout dans le monde. Malgré tout, c’est un débat qu’il faut avoir. Il n’y a pas toujours eu des écoles telles qu’elles existent aujourd’hui. Historiquement, l’école n’est cependant pas très vieille. Hormis les écoles du Moyen-âge ou de l’Antiquité, où quelques initiés pouvaient écouter des maîtres, on peut dater l’existence de l’école à deux siècles. La massification scolaire, le fait que tout le monde aille à l’école, est un phénomène par ailleurs récent. Aujourd’hui, il y a une inflation scolaire qui est énorme. On prend les enfants plus jeunes, on les amène plus vieux dans des études plus longues. On est dans le « toujours plus de programmes ».

S.M. : Il y a tout de même des savoirs qui sont très importants. On s’en rend compte après avoir quitté l’école. Je trouve ça dommage qu’au moment où nous sommes en parcours scolaire, de ne pas comprendre pourquoi on fait tel ou tel exercice. Par exemple, savoir qu’il y a autour de nous un système solaire, même si ça ne me sert pas au quotidien, je trouve ça génial. On arrive à faire de beaux contenus dès la maternelle, mais ensuite on perd cela, je trouve ça très dommage. Le savoir gratuit, c’est merveilleux, mais dès lors que ça devient du bourrage de crâne, on s’éloigne du plaisir. Ce dernier mot est d’ailleurs rare dans les programmes ministériels. L’enfant serait assez intelligent pour se saisir du sens de ses enseignements. Mais on est passés complètement à côté de ce sens.

Ceux qui prônent le port de l’uniforme sont très loin du compte

Le témoignage d’une violoncelliste, Isabelle, semble montrer que l’école ne prend pas en compte les situations personnelles des enfants…

S.M. : Nicolas est d’accord, mais moi je tempère néanmoins. Il y avait une lettre qui avait été diffusée sur Facebook. C’était le témoignage d’une professeure qui parlait d’autres parents qui se plaignaient de l’état de la classe. Elle répondait à ces parents qu’elle ne dirait pas tout ce qu’elle avait fait pour consoler tel enfant dont le papa est parti, à quel point elle aidait de façon personnalisée tel autre élève en difficulté. En outre, les enseignants s’en prennent plein la poire aussi. Dans la petite école, ils sont plus au courant de la situation, même si parfois beaucoup tombent de très haut en se rendant compte que la famille vit dans une cave depuis six mois parce qu’elle a été expulsée.

Est-ce que ce documentaire peut être vu comme un pied-de-nez à certains candidats à l’élection présidentielle qui prônent le port de l’uniforme ou veulent restaurer « l’autorité du maître » ?

N.U. : Ce n’était pas calculé (rires) ! Mais le simple fait de coller des affiches du film à côté des affiches des candidats à l’élection présidentielle donnait quelque chose d’étonnant au niveau graphique. Ceux qui prônent le port de l’uniforme sont très loin du compte, car c’est exactement l’inverse que demandent les mauvais élèves. Ce qu’ils veulent, c’est un peu plus de souplesse, plus de plaisir, moins de formatage, plus de diversité dans les apprentissages, dans les pédagogies…

S.M. : Quelle est, d’ailleurs, la définition précise de l’autorité ? L’autoritarisme ? Un maître ou une maîtresse a une autorité naturelle à partir du moment où il aime ses élèves. On est tous d’accords pour reconnaître le charisme ou l’autorité naturelle de quelqu’un en qui on a confiance, mais encore faut-il avoir confiance, et ça ne tombe pas du ciel, ça ne se donne pas à coups de lattes. Pour restaurer l’autorité du maître, les candidats proposent-ils des heures de colle ou du respect, pour coller au titre de votre média ?

Peut-être que certains professeurs liront cette interview : un petit message à leur faire passer ?

S.M. : Le premier message est pacifié, dans la mesure où ce n’est pas un film à charge contre l’école, qui veut « bouffer du prof ». Notre angle est choisi : donner la parole à ceux qu’on n’entend pas sur le thème de l’échec scolaire. On entend beaucoup les élus, les experts, les pédagogues, mais les premiers concernés par l’échec scolaire, ce sont les mauvais élèves. En les écoutant, on se rend compte qu’il y a des pistes à suivre.

N.U. : Je leur dirais de prendre contact avec nous pour essayer de diffuser le film dans leur établissement. Je suis certain que ce sera bénéfique. Si on avait diffusé ce film quand j’étais à l’école, ça m’aurait beaucoup aidé. Je n’ai pas le souvenir, en plus de vingt ans de scolarité, qu’on m’a demandé mon avis sur mon sentiment à l’école. Nous ne sommes pas acteurs de notre savoir dans le système actuel.


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