Paroles de Femen : « Nous ne faisons pas de différence entre les religions, toutes sont obsédées par la question des femmes »

Inna Shevchenko et Pauline Hillier, toutes deux membres du mouvement Femen, sont les auteurs de l'Anatomie de l'oppression © Hermance Triay
Inna Shevchenko et Pauline Hillier sortent un livre sur les femmes et la religion © Hermance Triay

Cette année, deux membres du groupe Femen publient un livre sur l’oppression des femmes par les religions. Respect mag a voulu en savoir un peu plus… Entretien.

Femen. Un nom qui a défrayé la chronique maintes fois. Images de femmes aux seins nus agressées par l’extrême-droite, délogées par les forces de l’ordre en France ou à l’étranger. Auprès d’un certain nombre de femmes, il faut bien avouer que le message ne passe pas. Et pourtant, avec Anatomie de l’oppression, Inna Shevchenko et Pauline Hillier, deux membres du mouvement, nous embarquent dans une analyse différente de l’emprise des institutions sur les femmes, sans pour autant rejeter la croyance en Dieu. Au final, cette analyse est un mélange de faits et de petites histoires faisant la grande, permettant aussi de comprendre les épreuves et la pensée de ce groupe féministe critiqué. Respect mag a rencontré Inna Shevchenko.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?

J’ai eu l’idée de ce livre il y a trois ans. Avec Pauline, nous avons vécu ensemble, à Clichy, dans ce qui étaient les quartiers généraux des Femen. Nous en avons beaucoup discuté de cette question, de ce conflit historique entre les femmes et les religions monothéistes. C’est un sujet sensible, souvent évité dans les débats sur le féminisme. J’ai quitté l’Ukraine, mon pays, parce j’étais accusée d’offenser les personnes croyantes. Le président soutenait que je devais aller en prison pour cette raison. Pauline était emprisonnée en Tunisie pour « comportement immoral » et « offense publique » après une manifestation pacifique. Mais moi, en tant que femme, féministe, je me sens offensée tous les jours par les politiques, par les discours antiféministes, par les antiféministes et d’autres choses. Personne ne se soucie de mes sentiments.

Personne ne s’intéresse à la misogynie ou à la phobie des féministes, mais tout le monde est ultra concerné par les sentiments des personnes religieuses. Je crois à la liberté d’expression, avec le droit d’offenser, sinon c’est seulement accepter les discours avec lesquels on est d’accord.

Concrètement, un mois après l’attentat contre Charlie Hebdo, j’étais à Copenhague pour une conférence, où il y a également eu une attaque. Avec Pauline, nous avons été toutes les deux affectées par ce qu’il s’était passé donc l’idée du livre nous est revenue. C’est elle qui a proposé la structure, en divisant les chapitres par des parties du corps. Le titre était déjà là. Et on a commencé à écrire.

Dans le livre, il n’y a pas de remise en question de la croyance, mais les institutions religieuses et les ambitions politiques imposent des lois sociales. C’est dérangeant que la religion définisse ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, surtout pour les femmes. Nous avons choisi d’analyser ça à travers le corps, d’abord parce que c’est un outil pour nous mais aussi parce qu’on nous attaque par ce biais-là. Pendant les manifestations, c’est toujours nous attraper par la poitrine. Et la première chose qu’ils essaient, c’est de nous faire taire. C’est un mélange d’éléments de notre combat, mais aussi de ce qu’on voit tous les jours dans nos vies, dans celles de femmes de différents pays. Il y a quelque chose d’universel dans les attaques contre les droits des femmes. C’est aussi pour ça que le combat pour les droits des femmes est universel.

C’est vrai qu’en lisant votre livre, on sent très clairement les attaques contre la religion, ce qui peut avoir tendance à braquer. Pourtant, en le lisant en entier, on se rend compte que ce sont les institutions religieuses et les codes moraux autour qui sont visés… Inna, vous parlez notamment de votre grand-mère qui était très religieuse…

Elle l’est toujours (rires) ! C’est aussi une des raisons qui nous ont poussé à écrire. Il y a beaucoup d’interprétations. Nous sommes accusées de racisme, de violence, parce que les gens ne séparent pas les croyants et les institutions. Mais beaucoup de croyants ne sont forcément liés à ces institutions ! En Iran, beaucoup de femmes résistent à la police des mœurs, alors qu’elles sont musulmanes. On leur impose une discipline dite inspirée par « la volonté de Dieu » mais c’est la volonté des hommes !

On ne voulait pas laisser les autres interpréter nos mots ou les changer, mais les clarifier. En 2013, nous avons fait une action avec Amina, en Tunisie, avec toute une campagne internationale. La mobilisation a été incroyable ! Mais nous avons été accusées par des féministes musulmanes d’être des colonialistes islamophobes, parce que nous n’avons pas d’origines musulmanes, ignorant que c’est Amina qui a fait la photo. Quand nous sommes venues, elle était déjà en prison pour cette photo. Elles ont complètement ignoré ça, et ne l’ont pas soutenu. Elles ont seulement attaqué le mouvement Femen.

Nous partons du principe que les droits des femmes sont universels. Tout le monde doit bénéficier des mêmes. La liberté d’expression est le plus fondamental d’entre eux. Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas le droit de parler à cause de ma couleur de peau, ou ma nationalité.

Les droits des femmes sont universels

Les médias donnent aussi une certaine image des Femen, qui divisent beaucoup chez les femmes…

Nous souffrons de ça ! On est conscientes de ce jeu entre les médias et nous. Le message est parfois montré de manière superficielle ou changé. Là, on a écrit 300 pages pour faire comprendre nos idées. Ça me touche aussi personnellement. Ça fait 10 ans que le mouvement existe. Tu montes des actions. Tu quittes ton pays. Tu es emmenée dans une forêt et torturée. Tu risques de mourir au centre même de l’Europe, à Copenhague, tout ça pour défendre des idées humanistes et universalistes.  Je ne regrette rien, hormis la société en générale. Et au final, il y a toujours des journalistes – spécialement les hommes – qui restent très superficiels sur le mouvement. Ce livre est aussi une colère, une réponse aux attaques et aux manipulations. Ce sont enfin nos mots.

Pour les Femen, est-ce qu’une femme épanouie dans la religion est une femme endoctrinée ?

Une femme peut croire en Dieu, ce n’est pas un problème. Ce que je n’accepte pas, c’est qu’il puisse y avoir un féminisme religieux. Dans ce cas, les religions détournent l’idée de la libération des femmes et imposent leurs idées patriarcales, les déguisant en féminisme. Mais ça ne l’est pas.

Les gens sont souvent surpris, mais même chez les Femen, nous avons des croyantes. Une est orthodoxe et pratiquante, mais elle nous soutient. Miriam, une Tunisienne, est aussi croyante mais déteste les institutions religieuses. Quand elle est venue, elle pensait que ça pourrait être un problème pour nous, mais ça n’a jamais été le cas. Elle nous a dit : « je veux participer à vos actions, mais seulement celles contre les musulmans intégristes ! » On lui a demandé pourquoi et elle a répondu : « Je suis croyante. Je suis une femme musulmane qui a grandi en Tunisie, à Kasserine ». C’est là où le nombre de jeunes hommes rejoignant ISIS est l’un des plus importants. Elle a été harcelée, abusée par son fiancé. Elle est restée enfermée une année chez elle avec interdiction de sortir…

Les gens peuvent accepter des idées conservatrices

Dans votre livre, p.49, vous écrivez à propos du voile, « nous estimons pour notre part qu’aucune tradition qui discrimine un humain, parce que femme, homosexuel ou athée ne mérite qu’on la respecte ». N’est-ce pas un peu violent à lire pour une femme voilée ?

Chacun peut lire le livre d’une façon différente. Nous n’essayons pas d’être aimées ou positives. Nous disons les choses franchement. Nous attaquons les idées, les traditions qui discriminent les minorités, mais pas les personnes.

Sur cette question, nous considérons le voile en lui-même. C’est un symbole politique, utilisé par des institutions politiques et religieuses, qui marque les femmes dans l’espace public. La femme est considérée comme différente. Cependant, il n’est pas question de voir les femmes portant un hijab comme un ensemble homogène, forcées de se couvrir. Les gens peuvent accepter des idées conservatrices.

Beaucoup choisissent de les suivre, mais on doit pouvoir les critiquer. Quand des femmes en hijab disent « je suis féministe et le hijab est le symbole de ma liberté, de ma sexualité », c’est une nouvelle idée libertaire que je n’accepte pas. On peut accepter des idées conservatrices mais qu’on ne les appelle pas « progressistes » ou « libertaires ». Après, chacun est libre de faire les choix qu’il souhaite appliquer à sa vie.

Justement, vous avez aussi surpris sur vos positions concernant le burkini …

Oui, nous avons été claires dans le livre, en revenant sur cette polémique. J’ai  aussi écrit deux tribunes sur le sujet. J’explique que je suis totalement contre ce vêtement mais on ne peut pas accepter que le sécularisme devienne un dogme et s’impose dans la vie des gens, des femmes. On ne peut pas prendre les pratiques des dictateurs et les installer ici sous le nom de « sécularisme ». Ça discrédite totalement la laïcité ! Beaucoup disaient « mais comment vous pouvez être pro-burkini, parce que ça veut dire être pro-burqa ». Non, nous sommes contre, ils différencient les femmes et les discriminent, mais on ne peut pas imposer une police disant aux femmes ce qu’elles peuvent mettre ou pas ! C’est très dangereux pour la laïcité elle-même.

Marine Le Pen est dangereuse en ce sens. Elle met en avant la laïcité et le féminisme, mais à chaque fois, c’est face à la communauté musulmane ou les migrants, qui pour elle, sont tous musulmans, extrémistes et terroristes. Elle voit tout d’une manière homogène. Pourtant, la présidente du FN n’est pas si laïque et féministe face aux catholiques ou à l’Eglise. Nous devons être avertis de tout ça.

Nous ne faisons pas de différence entre les religions. Elles sont toutes obsédées par la question des femmes et du contrôle de leurs corps. C’est une analyse de ce constat que nous faisons dans ce livre. Je ne vois pas beaucoup de différence entre l’islamisme et l’extrême-droite. Tous deux sont basés sur la priorité à un groupe plutôt qu’un autre, sur la haine, sur la ségrégation et la fragmentation de la société. On doit en être conscient.

Anatomie de l’oppression, Inna Shevchenko et Pauline Hillier, Editions du Seuil, 19€.


Autre article écrit par Roxanne D'Arco

Accessibilité : « On veut revenir sur l’idée d’universalité du Louvre »

    Le Louvre imposant. Le Louvre passionnant. Mais surtout, le Louvre accessible ! Le...
Lire la suite

4 commentaires

  • les PROTESTANT FRANCAIS , je parles des calviniste , les femmes sont pasteurs donc les questions autour de la femme sont pose et réponse claire
    et meme sur le couple les réponse sont claire , les pasteur peuvent se marier , donc vie de couple a cote et vie de parent etc
    le divorce et le mariage accepter

  • ce n est pas la religion qui tue c est ce que l on a fait , REGARDEZ GAILLOT, L ABBE PIERRE, LE PERE JOSEPH WRESINSKI QUI A créer ATD QUART MONDE

  • N’exagérons quand même pas : il y a des femmes qui ne sont pas du tout des gens ‘bien’ , il y en a qui méprisent énormément les hommes. Quant à confondre islamisme et extrême droite, c’est du n’importe quoi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *