Mineurs isolés étrangers : pour eux, c’est une affaire personnelle !

Dans la capitale comme ailleurs en France, la question des mineurs isolés étrangers devrait être mieux connue du grand public, et prise en charge par les autorités de manière plus humaine.
Campement de réfugiés aux Jardins d'Éole, Paris, France. Crédit : Wikimedia Commons

Parmi les réfugiés et demandeurs d’asile en France, on compte de nombreux mineurs isolés étrangers. Certaines personnes ont décidé de donner de leur temps pour aider ces jeunes à se reconstruire ici.

« Je n’ai pas d’enfant, donc je peux faire papa virtuel pour dix gamins et les mettre en contact avec d’autres gens ». Attablé à une terrasse de Belleville, à Paris, Oliver Favier est quelqu’un de déterminé et infiniment positif. Traducteur et journaliste, ce petit-fils d’immigré italien, lui aussi mineur isolé en France dans les années 20, s’est lancé dans la défense de ces jeunes d’aujourd’hui.

Depuis 2013, l’homme de 45 ans travaille sur la question des réfugiés, que ce soit en France, en Italie ou en Afrique. « A l’époque, j’étais assez affligé par les approches des médias. Il manquait la géographie, l’histoire, et il n’y a avait pas de portrait. On ne faisait pas beaucoup de terrain non plus sur Paris. Donc je suis parti sur ces trois axes. » Sur le chemin, Olivier a forcément fini par croiser des « mineurs étrangers isolés ». Et ces derniers sont entrés dans sa vie. « Je ne me vois pas écrire des articles, puis dire aux gamins ‘salut, c’était sympa !‘  Les deux gamins dont je parle dans mon livre [Chroniques d’exil et d’hospitalité. Vies de migrants, ici et ailleurs, éditions le Passager Clandestin] sont toujours en contact avec moi, comme ceux que j’ai rencontrés après ».

« J’essaie de faire un peu famille »

D’ailleurs, le jeune S. nous rejoint. Tout timide, on sent pourtant rapidement qu’un vrai lien s’est créé. « Je l’ai rencontré par le biais d’un contact qui était à Calais, et qui m’a appelé un jour en me disant ‘bon écoute, il y a un gamin qu’on vient de mettre dehors. Je ne sais pas quoi faire, est-ce que tu pourrais le récupérer ?‘ Il se trouvait que j’étais là, donc il est venu chez moi. » Depuis, Olivier est un peu le père du jeune homme, à lui demander comment était son cours de français, s’il a bien reçu le message d’untel ou s’il a envie d’aller au cinéma après…

Pour autant, son action n’est pas vraiment militante. « Je ne suis pas à l’aise dans le milieu militant. Après, j’ai navigué à gauche, à droite avec différentes associations, et tissé des liens avec les gens que j’aime bien. Je ne sais pas comment définir ça. Il n’y a pas de définition. J’essaie de faire un peu famille, c’est juste un travail humain », explique-t-il.

« Rester humain »

Cette envie d’apporter le sentiment de connaître une nouvelle famille, c’est justement ce qui permet de compléter le travail associatif, et bénévole. « Ce qui est compliqué quand on est militant, et que l’on a besoin de beaucoup d’énergie, c’est de rester humain, développe Marie-Pierre, ce n’est pas facile. Demain, par exemple, j’ai deux appels. Je sais que je vais devoir passer trois heures à préparer les dossiers d’aide juridictionnelle, les attestations sur l’honneur,  à scanner les documents pour l’avocate… Quand je vais retrouver les jeunes qui dorment chez moi, je ne vais pas être très disponible ». Pour cette professeur de français au collège, mère de trois enfants, et militante du réseau Educations sans frontières à Châlons-en-Champagne, c’est un vrai besoin de mettre les jeunes en contact avec d’autres, tisser le lien social. En somme, le rôle d’Olivier, bien qu’il soit impliqué auprès d’un certain nombre de jeunes.

Comment l’action bénévole de cette citoyenne de 43 ans s’est tournée vers les mineurs étrangers isolés ? « Par la force des choses », répond-elle au téléphone à Respect mag. « Au départ, les travailleurs sociaux nous contactaient. Ils ne savaient pas trop quoi faire parce qu’ils étaient obligés de mettre des mineurs dehors et ça les embêtait. On prenait le relai. On acquiert comme ça des compétences juridiques, administratives, sociales… On a vite compris comment procéder. Quand on les prend en charge, on a le volet recours auprès du juge des enfants, le travail sur l’obtention des papiers d’identité fiables, puis la scolarisation. »

Un accueil déplorable pour les mineurs isolés étrangers ?

Et les associatifs ont de quoi faire… Châlons-en-Champagne, au nord-est de la France, a récemment fait l’actualité avec le suicide du jeune Denko. « On a un accueil minimal dans des conditions assez déplorables. Tout le monde a entendu parler de cette affaire. Il a été poussé au suicide par l’inhumanité de cette prise en charge. Ils sont dans une situation de détresse psychologique, bien souvent, qui n’est pas prise en compte… Ils sont de toute façon suspectés. Un jeune me racontait tout à l’heure, qu’on lui avait dit en le regardant ‘toi, de toute façon, ce n’est même pas la peine de penser que tu seras pris en charge. Tu n’es pas mineur !‘ Au faciès, quoi ! », déplore l’enseignante. « Châlons, c’est ce que tendent à devenir tous les départements pour les mineurs isolés », ajoute Olivier Favier.

Face au commun des mortels, on peut se demander ce qui motive ces citoyens français à autant s’investir. Pour le journaliste, la réponse est claire : « Je ne m’habitue pas à la différence de traitement. Je me dis que ce sont des gamins qui sont 100, 1000 fois plus courageux que la moyenne. Ils ont fait leurs preuves sur plein de choses, sont pleins d’énergie, je ne vois pas pourquoi on ne leur donne pas ce à quoi ont droit tous les gamins. »

Pour la militante de Châlons, c’est aussi une question de démocratie : « La justice a été instituée pour protéger les faibles contre forts. Or, on constate qu’elle n’est plus capable d’exercer cette mission. C’est compliqué parce que j’ai l’impression de vivre dans un état qui n’est plus de droit universel, qu’il y a plusieurs vitesses. J’ai l’impression de perdre mes repères, que ma sécurité à moi, c’est une insécurité morale, et ça me fragilise aussi ». Au final, pour elle, comme certainement pour Olivier et toutes les autres personnes qui s’investissent au quotidien pour ces jeunes, « ça prend complètement la tête, le cœur et tout le corps ».

C’est quoi un mineur isolé étranger ?

En France, il existe un gros problème sur la question des mineurs isolés étrangers. Lorsqu’ils arrivent sur le territoire, ils sont pris en charge par les conseils départementaux. Pour déterminer la minorité, des évaluations sont faites à plusieurs niveaux (entretien, test osseux …). Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent pour dénoncer ces pratiques peu fiables. « Ces tests aboutissent à 80% à une reconnaissance de majorité qui fait que le jeune se retrouve sans prise en charge au terme du processus d’évaluation », explique Marie-Pierre Barrière. Lorsqu’il n’est pas reconnu mineur, c’est normalement au tour de l’État de prendre le relai. Mais problème, si le jeune veut être pris en charge et faire une demande d’asile, il est obligé de déclarer qu’il est majeur. Pour Marie-Pierre Barrière, « il n’y a donc que le volet bénévole et associatif qui peut se substituer aux institutions qui ne jouent pas leur rôle […] Aujourd’hui, la protection de l’enfance sert plutôt à dissuader les jeunes de venir, puisqu’en fait, en vertu de l’appel d’air, on ne les prend pas en charge, il faut que ça se sache, le but politique est là. »


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