Jean-Pierre Filiu raconte la Syrie telle que vous ne la connaissez (peut-être) pas

Avec le Miroir de Damas, Jean-Pierre Filiu revient sur l'histoire de la Syrie et ses liens avec nous. Carte du XIXème siècle où l'on aperçoit la Syrie. Crédit photo : Wikimedia Commons, Adrien Hubert 1839.
Carte du XIXème siècle où l'on aperçoit la Syrie. Crédit photo : Wikimedia Commons, Adrien Hubert 1839.

Ancien diplomate, Jean-Pierre Filiu est aujourd’hui historien et professeur à Sciences Po. Chez lui, la vulgarisation est reine, mais au sens noble du terme. Bandes dessinées sur les révolutions dans le monde arabe, nombreux ouvrages consacrés à Gaza, l’islam, Al-Qaïda, mais surtout la Syrie, l’universitaire cherche à donner les clés à son public. Il vient d’ailleurs de publier Le miroir de Damas, un livre dans lequel il rappelle les liens entre l’Orient et l’Occident, la France et la Syrie, et la chrétienté et l’islam, au cours de l’Histoire. Rencontre.

Jean-Pierre FIliu est historien et professeur. Il vient de publier le Miroir de Damas. DR
Jean-Pierre Filiu est historien et professeur. Il vient de publier le Miroir de Damas. DR

Après Les Arabes, leur destin et le nôtre, sorti en 2015, qu’est-ce qui a motivé l’écriture du Miroir de Damas ?
Je voulais retrouver le sens du temps long, la perspective. A mon avis, c’est un devoir citoyen pour un historien de contribuer au débat public en l’éclairant. D’autant que les débats sur la Syrie sont assez déroutants, pour ne pas dire accablants en ce qu’ils effacent.
J’ai la chance de pouvoir commenter l’actualité sur mon blog sur Le Monde, donc ça me laisse le privilège, quand j’écris, d’apporter un autre regard. Ce qui m’effraie dans l’abandon du peuple syrien, c’est cette idée que ce qui se passe en Syrie peut rester en Syrie, et ne pas nous affecter.
Il y aussi l’urgence de reprendre l’Histoire des mains des bourreaux. Aujourd’hui, les deux monstres qui martyrisent le peuple syrien se prévalent d’une histoire glorieuse avec laquelle ils n’ont rien à voir. Ce ne sont que des bandits. Pour Assad, c’est se poser en grand champion du nationalisme arabe, en invoquant Saladin. Et pour Daech, le mythe d’un califat dont ils seraient les héritiers. Or, dans les deux cas, ces abjections modernes ne sont qu’abjectes et modernes. Elles ne peuvent se valoir d’aucun passé glorieux. Il y a là une volonté de restitution de ce passé, et en même temps, une volonté d’interprétation pour ce lecteur, cette lectrice, de France de ce qu’est la Syrie et à quel point elle nous est proche. Avez-vous déjà été en Syrie ?

Non, pas encore…
Ce qui est très frappant, c’est que pour toutes les personnes qui y sont allées (avant la guerre, ndlr), c’est une expérience qui les marque à vie. Et a fortiori, pour quelqu’un comme moi, qui y a vécu de longues années, qui y a séjourné une vingtaine de fois, qui a essayé de montrer à ceux qui ne connaîtraient pas ou à ceux qui croient connaître la Syrie, à quel point ce pays leur est proche.
C’est pourquoi je convoque en douze chapitres, de Saint-Paul à Kissinger, des grandes figures de l’Histoire, mais à chaque fois pour les mettre en écho avec notre présent, et montrer comment cette histoire immémoriale permet de comprendre et, à mon avis, de se réapproprier le présent.

L’Histoire est affaire de sélections autant que d’interprétations

Avec cette démarche, n’avez-vous pas peur d’être accusé de manipuler l’Histoire ?
L’Histoire est affaire de sélections autant que d’interprétations. Un historien a des outils intellectuels. Les miens sont posés sur la table. Ils sont donc ouverts à toutes formes de critiques. Et justement, tout ce récit vise, comme mes travaux antérieurs, à déconstruire une histoire sainte. D’abord il s’agit d’histoire laïque, cela va sans dire qu’il faut quand même le rappeler, et montrer que cette histoire, quels que soient les détournements qu’elle a subis, peut être réfléchie par des femmes et des hommes en toute liberté. J’essaie de mettre à disposition les événements, les séquences qui permettent à chacun de se faire une opinion.

Si les lectrices et lecteurs ne devaient retenir qu’une chose du Miroir de Damas, ce serait quoi ?
Le plus important pour moi est l’empathie. C’était déjà le thème du livre précédent. Là, c’est plus spécifiquement les Syriens qui sont vraiment abandonnés de tous. Et l’idée de cette proximité, de ce destin partagé… Que ce qu’il se passe là-bas nous importe. Que si nous décidons d’agir à titre individuel, collectif ou national, nous ne le faisons pas pour eux, mais pour nous. Je crois que c’est très important parce qu’il y a un discours sympathique mais qui résulte de la charité, et peut sembler paternaliste. Moi je préfère la solidarité à la charité.

L’Histoire étant écrite par les vainqueurs, n’aurait-on pas une vision totalement biaisée en France ?
Ah non ! Comme on dit dans la littérature classique, je m’inscris en faux contre ce postulat (rires). Et ça, je peux en témoigner en étant allé dans des coins de France que je connaissais peu ou pas du tout. Dans notre pays, le niveau global de culture générale sur cette partie du monde est très respectable. Mais il faut que cette culture générale se dote de schémas d’interprétation.
Les schémas d’interprétation que les démagogues et les populistes essaient de banaliser, ce sont d’une part, ceux du choc des civilisations, d’autre part, l’idée que les Arabes seraient incapables de vivre autrement que sous la botte d’un autocrate. Et que donc cet autocrate serait un moindre mal par rapport aux djihadistes… Ces deux clichés sont historiquement datés, et ça, je le rappelle dans le livre.
Ils sont apparus à la faveur de l’expansion coloniale, et du mandat français sur la Syrie. Aujourd’hui, on pourrait reprendre les textes des propagandistes du mandat à l’époque, en enlevant les guillemets, et ils seraient dans l’air du temps… Il faut montrer d’où ça vient, et comment ça s’est construit.
Déjà, dans Les Arabes, leur destin et le nôtre, on voit comment la République française s’est construite dans l’islamisation des Arabes. On nie le droit d’un peuple et on le confessionnalise. Donc automatiquement, si on met de l’islam, on retrouve de l’islam. Alors que si on parlait des Arabes, on parlerait d’un peuple avec des droits.
D’autre part, la Troisième République combat l’église en France, mais s’appuie sur elle au Moyen-Orient pour tous ses réseaux d’influence. On voit bien le paradoxe avec cette focalisation des minorités qui nous semblent chrétiennes, alors que les minorités les plus exposées aujourd’hui – je ne dis pas que le chrétiens sont épargnés – sont issues de l’islam, ou bien sûr Yézidis. Et d’elles, on en parle moins. Ces deux discours structurent le champ de ceux qu’on pourrait appeler les pro-Bachar.
Dans ce livre, je crois montrer que cela correspond à une certaine France, qui par ailleurs, est une France antisémite. On le voit avec Maurice Barrès qui 70 ans après – avec un mandat parlementaire – ose recycler l’horrible mythe du crime rituel de 1840 à Damas. Ce qu’une collègue appelle le brouillon de l’affaire Dreyfus.
Toutes ces constructions – même si elles nous paraissent loin de la Syrie – nous y ramènent et s’en nourrissent. Elles ne viennent pas de nulle part. C’est une certaine France, et il y a « l’autre », plus dans l’accueil des réfugiés, dans les manifestations et dans les initiatives diverses.

On attend de la France peut-être plus que d’autres pays, du fait de cette histoire partagée pas toujours harmonieuse

En lisant votre livre, on a l’impression que la politique française vis-à-vis de la Syrie est complètement dépassée…
On attend de la France peut-être plus que d’autres pays, du fait de cette histoire partagée pas toujours harmonieuse. L’idée de la République est très importante pour les libéraux syriens. C’est plus de notre côté qu’ils regardaient. La ligne de la France – plus par François Hollande que par Nicolas Sarkozy – est la seule ligne d’avenir. C’est elle qui ménage la possibilité d’une troisième voie entre Daech et le régime. Mais elle s’est retrouvée très isolée en Europe, lâchée par les États-Unis et combattue par une brutalité rare par la Russie. La France tient une ligne de raison, et on peut espérer qu’elle continuera de la tenir. Tous les soi-disant réalistes, au fond, ajoutent la guerre à la guerre.
Le livre est sorti il y a deux semaines, et les gens voient bien que cette affaire est sérieuse, qu’on ne peut pas jouer avec de manière irresponsable. On ne perd jamais à traiter et à considérer son public et ses lecteurs comme des adultes, des citoyens responsables. Les gens en ont marre des discours infantilisants, qu’on leur dise « c’est très grave, vous devez avoir très peur, mais c’est compliqué. Mais moi, le spécialiste, je vais vous expliquer. Et si je ne suis pas là, vous êtes complètement démunis ! » L’idée au contraire, est de désaliéner, de rendre accessible ! Chacun en tire après les conséquences qu’il veut.

Certaines personnalités politiques mettent encore et toujours en avant les liens privilégiés entre la France et les chrétiens d’Orient, en Syrie et autour (notamment au Liban). N’est-ce pas là aussi dépassé ?
J’ai une relation très forte avec les chrétiens d’Orient, entre autres. Et je suis très sollicité par les véritables amis de ces derniers, ceux qui historiquement sont engagés à leurs côtés dans une solidarité active.
Le livre est en partie dédié à Paolo Dall’Oglio, jésuite italien, qui a été un pionnier du dialogue islamo-chrétien et de la défense des valeurs de l’église en Syrie. C’est certainement pourquoi il a disparu depuis l’été 2013.
Ces liens renvoient à cette histoire du mandat, qui reprenait la Troisième République, qui elle-même rechaussait les bottes de l’Ancien régime. Ça remonte loin. Par rapport à la Syrie, c’est lié à la façon dont la France a mené son expérience coloniale, centrée sur le Liban, avec l’idée que c’était un état pour les chrétiens. La Syrie a été traité comme hostile à ce dessein et divisée en cinq «états», ou plutôt entités, ce qui évidemment n’a pas marché et provoqué des révoltes… C’est très frappant de voir comment la revendication de l’unité nationale syrienne perdure par le drapeau de la révolution, qui est le même contre les Français – avec les trois étoiles pour Damas, Alep et toute autre ville qui rejoindra une Syrie unie et unifiée – et le même avec les mêmes revendications aujourd’hui.
Les chrétiens de Syrie souffrent autant, ni plus ni moins, que les autres Syriens, ce qui est déjà terrible. Ils ont droit à toute notre sympathie et à toute notre solidarité, au même titre que les autres Syriens et Syriennes.
A droite et à l’extrême-droite, on agite ce thème, souvent pour masquer une hostilité de fond aux musulmanes et aux musulmans. Ce sont évidemment les démagogues et les populistes qui font ça, François Fillon et Marine Le Pen. Paradoxalement c’est encore plus prononcé chez François Fillon. Il y a ce tour de passe-passe extraordinaire où le seul fondamentalisme est sunnite. Alors là, vraiment, les bras vous en tombent !
D’ailleurs, sous prétexte que le Hezbollah est pro-Bachar et soutient Michel Aoun au Liban, ce qui divise beaucoup les chrétiens libanais, il se retrouve dans le camp des gentils. Son nom signifie quand même parti de Dieu, et on ne peut pas dire que ce soit une formation très démocratique.
L’assaut d’Alep, une des deux villes les plus anciennes de l’humanité (avec Damas), a été fondamentalement mené par des étrangers, ce qui aurait dû suffire à mener à des condamnations des défenseurs des chrétiens d’Orient. Et ces étrangers sont du Hezbollah. Ce sont des Iraniens, des Irakiens, des Pakistanais et des Afghans. Sur les 10 000 combattants du régime, la majorité était des chiites étrangers. Or, quand on parle de la Syrie, on a l’impression que les islamistes et les étrangers ne sont que d’un côté. Pourtant, ils constituent le socle du régime Assad aujourd’hui. Il ne tient que par l’intervention étrangère de la Russie, de l’Iran et de ces milices affidées.

A droite et à l’extrême-droite, on agite le thème des chrétiens d’Orient, souvent pour masquer une hostilité de fond aux musulmanes et aux musulmans

Dernière question. Peut-être un peu plus « légère ». Est-ce que vous avez envoyé Le miroir de Damas aux candidats à l’élection présidentielle française ? Ça pourrait leur servir !

Couverture du Miroir de Damas, le dernier ouvrage de Jean-Pierre Filiu.
Couverture du Miroir de Damas, le dernier ouvrage de Jean-Pierre Filiu.

Non, non, aucun des candidats ne l’a reçu ! Je ne voudrais pas leur imposer cette lecture après de longues journées de travail… Mais c’est un pari de sortir un livre pareil pendant la campagne. Les Français veulent comprendre, apprendre et ne suspendent pas leur jugement pendant une campagne présidentielle. Ils sont en droit d’avoir ces outils à tout moment.
J’ai pris position, non pas en faveur de tel ou tel candidat, mais pour souligner les discours à la fois de Fillon et de Mélenchon sur les angles morts s’agissant d’Assad et de la Russie. J’espère que ça aura un intérêt avant comme après la campagne. Ce n’est pas un livre de circonstance.

Le miroir de Damas. Syrie, notre histoire, aux éditions La Découverte, 14€.


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