Clause Molière : « Ils hachent et broient les mots de cette langue comme eux l’ont été… broyés ! »

Avant de vouloir imposer le français dans le BTP, Laurent Wauquiez connaissait déjà les chantiers ! Le 10 juin 2010, sur un chantier parisien d'Eiffage Travaux Publics dans le cadre du projet ATM (Austerlitz, Tolbiac, Massena), Eric Woerth et Laurent Wauquiez ont échangé avec les équipes du chantier sur le compagnonnage et le tutorat, les carrières longues et l'évolution des conditions de travail. Flickr
Le 10 juin 2010, sur un chantier parisien d'Eiffage Travaux Publics dans le cadre du projet ATM (Austerlitz, Tolbiac, Massena), Eric Woerth et Laurent Wauquiez ont échangé avec les équipes du chantier sur le compagnonnage et le tutorat, les carrières longues et l'évolution des conditions de travail. Flickr

La « clause Molière » fait débat depuis quelques semaines. Laurent Wauquiez tente de l’imposer sur les chantiers de BTP de sa région (et si possible, un jour, dans toute la France). Rachid Oujdi, auteur-réalisateur, s’adresse à lui dans une lettre ouverte, publiée à l’origine sur Facebook.

Monsieur Wauquiez,

C’est dans ma langue maternelle, la langue de Molière que je vous adresse cette missive. Car je découvre, avec ironie, que vous désirez instaurer une brigade de la langue française sur les chantiers de BTP. Quelle belle et noble idée que vous avez là ! Dommage que cette idée soit proposée si tardivement ! Dommage qu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale, pour reconstruire la France d’après guerre, vos prédécesseurs n’aient pas eu la même idée. Durant cette belle période des dites « trente glorieuses » quand le patronat recrutait à tour de bras en allant parfois jusqu’à les chercher, à l’étranger.

Ces ouvriers illettrés qui étaient parqués tantôt dans des bidonvilles, tantôt dans des cabanons de chantiers, tantôt dans des foyers de travailleurs spécialement construits pour eux, en dehors des villes. Ces travailleurs isolés, apeurés n’ont pu apprendre correctement la langue de Molière. Leurs langues étaient celles de Léopold Sédar Senghor, de Amadou Hampâté Bâ, de Kateb Yacine, de Dario Fo, de Federico García Lorca.

« Ils hachent et broient les mots de cette langue comme eux l’ont été… broyés ! »

Ceux qui les embauchaient ne souhaitaient surtout pas qu’ils manient correctement la langue de Jean-Baptiste Poquelin. On ne peut les imaginer récitant « Le malade imaginaire » entre deux coups de pelles et de pioches ! Les maintenir dans des conditions de soumissions était un savant et pervers calcul. Parmi ces hommes, aujourd’hui âgés, qui manient une langue française de façon approximative… Si vous preniez le temps de les écouter, de les regarder, vous entendriez une musicalité particulière : ils hachent et broient les mots de cette langue comme eux l’ont été… broyés ! Broyés par la pénibilité du travail !

Leurs souvenirs de travailleurs se résument, aujourd’hui, à des maladies professionnelles.
Ils sont restés entre eux pendant toutes ces décennies passées ici, parce qu’ils ne voulaient pas déranger. Mais surtout parce qu’on leurs signifiait qu’ils devaient rester entre eux. Alors à quoi bon manier correctement la langue de « Tartuffe ou l’hypocrite » ?!

Aujourd’hui, l’esclavage moderne prend une autre forme

Aujourd’hui, l’esclavage moderne prend une autre forme. Les « travailleurs immigrés » sont remplacés par des « travailleurs détachés ». Le principe reste le même : les marchands du temple s’acoquinent avec des marchands de sommeil pour aller chercher une main d’oeuvre pas chère. Ils ne viennent plus d’Afrique mais de l’Union européenne. Ils sont roumains mais ne maîtrisent pas le français d’Eugène Ionesco ! Ils sont polonais mais ne connaissent pas l’univers de Andrzej Wajda ! Ils sont portugais mais ont-ils entendu parler de Manoel de Oliveira ?

Si vous étiez dans une démarche humaniste, vous mèneriez des combats plus nobles, comme savoir dans quelles conditions ces hommes travaillent. Si les employeurs souhaitaient qu’ils manient notre belle langue, la vôtre, la mienne (seule chose de commun que nous avons en partage), pour cela il existe des tas d’associations qui proposent des cours de français. Au lieu de cela vous mettez en place une brigade pour sévir sur les chantiers.

La méthode répressive plutôt que la méthode éducative, bravo !

La méthode répressive plutôt que la méthode éducative, bravo ! Et non, ce n’est pas le travail(leur) détaché qui tire vers le bas la qualité des chantiers (pour reprendre vos propos condescendants et humiliants) mais la pression faite aux entreprises pour finir le plus rapidement possible le chantier… avant une échéance électorale, par exemple ?! Ça fait toujours bien de signifier à ses électeurs qu’on a pu apporter sa pierre à l’édifice sans se soucier, à cet instant, si les travailleurs du chantier sont d’ici ou d’ailleurs !

Quand vous évoquez l’usage de la langue française sur les chantiers, j’imaginais des chantiers francophones… Mais en fait non, vous soulignez l’usage de travailleurs locaux et rajoutant que vous êtes prêt à payer plus cher un chantier ! Ça m’amuse énormément ! En dehors de la pression faite aux entreprises pour livrer avant l’heure un chantier, ces mêmes structures, pour pouvoir répondre à l’appel d’offres et obtenir des marchés, doivent casser les prix ! Vous pensez vraiment que les travailleurs locaux soient prêts à travailler pour des bas salaires ?

Bref ! La démagogie et le ringardisme sont des costumes qui semblent vraiment bien vous aller.

« Le mépris est une pilule qu’on peut avaler mais qu’on ne peut mâcher » (Molière « Les femmes savantes »)

Rachid Oujdi – citoyen français

Ces propos n’engagent pas la rédaction


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