Gérard Haddad : « La civilisation occidentale n’est pas judéo-chrétienne »

Crédits : Mounir Belhidaoui

Dans le « Complexe de Caïn » (éditions Premier Parallèle), le psychanalyste Gérard Haddad analyse comment le mot de « fraternité », mis à toutes les sauces, peut aussi nourrir un intense sentiment de violence. L’intellectuel explique en quoi l’exclusion sociale peut mener au processus de radicalisation. Rencontre.

Vous écrivez : « le mot fraternité apparaît comme l’autre face de l’agressivité meurtrière ». Vous semblez dire que ce sentiment est à double tranchant…

Oui. J’explore, depuis quelques années, la question de l’origine de la violence. Qu’est-ce qui fait que les hommes s’entretuent ? Nous avons deux schémas. Tout d’abord, le freudien situe le principal conflit psychique des êtres humains autour du rapport entre les générations, c’est-à-dire entre les fils et les pères, ou les filles et les mères. On l’appelle couramment le « complexe d’Œdipe ». Nous avons ensuite le deuxième schéma, qui est biblique. L’Ancien Testament, l’autre nom de la Bible juive, montre dès la quatrième page, là où l’histoire des hommes commence, le fratricide : Caïn tue Abel, car ce dernier a été privilégié par Dieu. Quand on consulte la littérature universelle, chez Goethe ou Shakespeare, on s’aperçoit que le premier schéma n’est pas tellement fréquent. Dans la Bible, il n’y a que des fratricides, dans les Confessions de Saint-Augustin aussi. On a négligé la rivalité fraternelle. Elle est la racine profonde du conflit entre les humains. Un frère, c’est le premier étranger qu’on rencontre dans sa vie. Une des racines fondamentales de la méchanceté humaine est à chercher du côté de ce que je nomme le « complexe de Caïn ».

De Remus et Romulus, les fondateurs de Rome, aux frères Kouachi, la violence humaine ne peut-elle s’expliquer que par le résultat d’une haine fraternelle ?

C’est déjà plus paradoxal pour les frères Kouachi. Eux étaient très liés, au point d’aller mourir ensemble. Comment comprendre qu’on parte d’une rivalité, d’une haine, d’un désir de meurtre fraternel à une solidarité très forte dans le terrorisme ? On constate que chez des gens qui sont complètement désinsérés de la société, qui sont rejetés par elle, il peut se créer entre frères des liens extrêmement forts. C’est le cas des Merah et des Kouachi, qui se sont sentis exclus de la société, dans cette civilisation européenne : les non-musulmans, les « mécréants », les juifs, les policiers, les militaires. Je constate aussi que, chez tous les terroristes, il y a un désir de mourir par soi-même, une espèce de mélancolie, du type : « Si je dois mourir, je veux entraîner avec moi beaucoup de gens que je considère comme responsables de mon malheur ».

Pourquoi ce terrorisme s’inspire-t-il de l’islam ?

Pour des raisons sémantiques, sociales et religieuses. Du reste, on entend matin, midi et soir que notre civilisation est « judéo-chrétienne ». Ce mot n’a du reste pas beaucoup de sens, car lorsque, pendant des siècles et des siècles, les juifs ont été expulsé d’Europe, ils ont été accueilli dans des pays musulmans. Quel est le partage entre juifs et chrétiens ? Quelques textes, mais après tout, le Coran est aussi un texte très inspiré par la Bible. La civilisation occidentale n’est pas judéo-chrétienne. Un musulman va se dire : « si la civilisation est judéo-chrétienne, moi je suis étranger, qu’est-ce que je fous là ? ». Les maghrébins de France se sentent effectivement chez eux dans ce pays, plus qu’au Maghreb par ailleurs. L’islam a énormément contribué à la construction de la civilisation occidentale. Ce sont les musulmans qui ont transmis la philosophie grecque ! Ce sont les Abbassides qui ont fait traduire l’œuvre du philosophe Aristote ! L’algèbre, l’architecture andalouse, et j’en passe… Donc notre civilisation n’est pas judéo-chrétienne, elle est judéo-musulmano-chrétienne ! Il y a tout un discours à contrecarrer.

L'essai de Gérard Haddad remet en question la notion de fraternité. Crédit : éditions Premier Parallèle
L’essai de Gérard Haddad remet en question la notion de fraternité. Crédit : éditions Premier Parallèle

Vous semblez expliquer les actes des frères Kouachi par le fait qu’ils étaient dotés d’un « intense complexe d’infériorité ». Ma question va vous sembler naïve : pourquoi ne les a-t-on pas pris en charge psychologiquement ?

Tout le monde a, à première vue, un complexe d’infériorité. Moi comme vous. J’aurais aimé être une grande vedette en librairie ! Les enfants, du fait de leur fragilité, vont tous développer un complexe d’infériorité. Pour le supporter, ils se construisent des schémas mégalomanes de supériorité. Vous ne pouvez pas, en outre, soigner tous les complexes d’infériorité qui existent, on n’en finirait pas ! En outre, qui soignerait qui ? C’est une maladie universelle. Les frères Kouachi ont surtout été des enfants abandonnés, d’abord par leurs propres parents. J’ai travaillé sur la question des radicalisés. Il y a eu des expériences, des études nombreuses sur ces cas. Derrière chacun d’entre eux, il y a une histoire familiale très compliquée, qui remonte à l’immigration des parents. Ces derniers se disent qu’ils vont venir en France pour oublier le passé, mais on n’efface rien, le passé va vous rattraper. Je vais vous raconter l’histoire d’un jeune tué en Syrie. Son père est musulman, sa mère est juive. Ils se sont sans doute aimés, mais ensuite ça a mal tourné. Le père disait à son fils qu’il était « l’enfant de la juive », dans un accent de rejet. L’enfant lui répondait qu’il était son fils, un « vrai » musulman. Il voulait tellement prouver qu’il l’était qu’il s’est enrôlé dans les rangs de Daech.

Le conflit israélo-palestinien a-t-il un rôle dans ce théâtre des violences ?

Il est important. Il a fait des métastases. Le monde musulman a toujours très mal vécu cette greffe d’étrangers qu’est pour eux la création d’un état israélien. Il aurait fallu, suite à celle-ci, mener une politique de dialogue, de paix, de partage. Au lieu de cela, depuis la guerre des Six Jours (conflit israélo-arabe qui opposa l’Etat d’Israël à la Jordanie, la Syrie et l’Egypte en 1967, ndlr), on a tout fait pour exciter la rivalité et la haine. Il existe un courant, au sein des intellectuels juifs français, que je qualifierais de « trumpisme ».

En résumé, pour que les choses soient apaisées, faudrait-il plus de justice ?

Il faudrait pardonner, et un Libanais m’a dit qu’avant de pardonner, il fallait la justice. C’est ce qui a été fait en Afrique du Sud, qui a créé une commission « Vérité et justice » pour rendre un peu de justice après l’Apartheid. Il faut savoir dépasser le passé, du moment que la justice est établie. A ce moment-là, on peut dire « khalas » (stop, c’est bon, en arabe ndlr), on passe à autre chose. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, il faut donner aux Palestiniens leur part de la vie. Ils ne peuvent pas vivre tout le temps sur des « check-points » et les vols de terres. Il faut qu’on arrive à cette fraternité telle qu’on l’imagine, mais elle n’existe pas au départ, elle est à conquérir.

« Le complexe de Caïn » de Gérard Haddad, éditions Premier Parallèle, 115 p., 12 €


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2 commentaires

  • Il est vrai que les fratries sont très problématiques notamment pour des questions de jalousie mais aussi parce que certains peuvent être de véritables ordures! J’ai toujours été haï par mon frère ainé qui est une véritable ordure en particulier à mon encontre!

  • L’occident est bien judéo-chrétien car le christianisme comporte le nouveau testament et l’ancien qui n’est autre que… tadaaaaa!!! la Torah!
    De même que le Coran reprend les mythes juifs et chretiens, ce qui fait que les racines de l’islam sont… re-tadaaa!!! judéo-chrétiennes!

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