Avec Nadir Dendoune, oubliez l’ascenseur social et grimpez les sommets

Crédits : Nadir Dendoune

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Nadir Dendoune n’a pas sa langue dans la poche. Fort d’une ascension sans expérience du mont Everest, plus haut sommet du monde, le journaliste-écrivain issu de Seine-Saint-Denis a tiré de son ascension un film éponyme, réalisé par Ludovic Bernard, en salle depuis le 25 janvier. Rencontre avec une personnalité haute en couleur.

« L’ascension » est-elle avant tout une ascension sociale à travers l’image du mont Everest à gravir ?
Oui, bien sûr. Quand j’étais petit, elle n’était que ça. Je me souviens que mes potes Yannick et Alain, qui sont blancs, trouvaient du boulot dans ma cité, et facilement. Moi je n’en avais pas. Mais eux étaient moins aidés que des noirs ou des arabes nés dans le 16ème arrondissement de Paris. Maintenant, avec tout ce matraquage médiatique autour de l’islam que l’on relie au terrorisme, la question devient de plus en plus raciale. Cela veut dire que même si, arabe ou noir, tu es issu d’une classe aisée, ça va être dur de trouver un travail.

Dans votre livre Un tocard sur le toit du monde dont le film s’est directement inspiré, vous escaladez l’Everest pour l’amour de votre mère. Or dans le film, c’est pour l’amour d’une fille que le défi est lancé…
Je précise que c’est moi qui voulais que ce soit une histoire d’amour. Je voulais quelque chose d’universel, qui parle au plus grand nombre. C’est aussi parce que je trouve que, quand on parle des gens des quartiers, on a l’impression qu’il n’y a que les bourgeois qui sont capables d’aimer. Les gens de banlieue sont comme tout le monde. Parlons, nous aussi, d’amour. Je suis sorti avec des filles en banlieue, c’était super. Il y avait rarement ce fameux « grand frère » qui voulait taper le mec de sa sœur. Il faut arrêter avec ces légendes urbaines. Il y a plein de nuances en banlieue.

On sent aussi que, outre le fait de donner une vision positive de la banlieue, vous tenez aussi à dédramatiser le rapport qu’ont les médias avec elle…
Venez dans ma banlieue, allez parler aux gens, demandez-leur s’ils veulent quitter le quartier, tout le monde répondra que non. Les journalistes ont une vision biaisée de notre territoire parce qu’ils sont en majorité des fils de bourgeois qui ne connaissent rien de la banlieue, excepté peut-être quelques médias dont le vôtre ! Vous devez avoir 1 % de fils d’ouvriers dans les médias, les mecs ne franchissent jamais le périphérique, ils n’ont pas d’amis en banlieue, ils ne sont que dans le fantasme. Dans le cinéma français, c’est encore pire. Vous n’avez que des bourgeois, ils ont tous la même vision condescendante, paternaliste, et même parfois néocolonialiste. Je le dis sans aucun problème. C’est pour cela qu’il fallait un film où, enfin, les gens respirent un peu.

Un tocard sur le toit du monde, le livre de Nadir Dendoune qui a inspiré le film "L'ascension".
Un tocard sur le toit du monde, le livre de Nadir Dendoune qui a inspiré le film « L’ascension ».

Au-delà du cinéma, ce film aura-t-il une vocation pédagogique, éducative ?
Ce film va effectivement nous permettre d’aller dans des collèges, des lycées, dans des prisons, et même dans des villages. Le but est d’y transmettre le message du dépassement de soi, de l’ascension sociale. C’est ça qui est bien avec ce film. Certes, les gens vont payer pour voir le film, mais ce qu’on a envie de faire avec Laurence Lascary (la productrice du film et amie de Nadir Dendoune, ndlr) c’est de tout simplement aller vers les autres afin de leur transmettre un message positif, de discuter. Le fait que des chaînes de télévision comme France 2, Canal + ou TF1 aient acheté les droits de diffusion du film va permettre qu’il soit vu par des millions de personnes. C’est pour cela que mes prochains projets seront consacrés au cinéma… C’est un incroyable canal de diffusion. Je ne veux plus que ce soit les autres qui racontent nos histoires. C’est à nous de les raconter.

Avant de gravir l’Everest en 2008, vous aviez fait un tour du monde à vélo contre le SIDA, parrainé par la Croix-Rouge australienne. Quel message voulez-vous faire passer avec ces actions humanitaires ?
Mon premier gros voyage, c’était en 1993, en Australie, à vélo, où nous étions partis avec un ami de la ville de Cairn jusqu’à Sydney. Ça faisait une jolie trotte de 3 000 km ! C’est à partir de ce moment que beaucoup de choses ont changé pour moi. J’ai grandi avec un certain fatalisme institutionnalisé. Quand j’étais gamin, on nous voyait comme des victimes, des pauvres relents de la société. On nous disait qu’on allait ne jamais s’en sortir, que c’était trop dur pour nous. C’était très dur de me décomplexer vis-à-vis de ce constat. Quand on te martèle jour et nuit avec ce discours, je peux vous assurer que c’est très difficile de s’en sortir. J’ai donc fait ce voyage qui a tout changé pour moi.

Vous êtes un adepte du fameux « Quand on veut, on peut ? »
Ce dicton, c’est de la foutaise, une arnaque. Dire ça, c’est évacuer tous les paramètres sociaux. Quand vous êtes de Neuilly-sur-Seine, quand vos parents sont des intellectuels, des médecins, qu’ils vous paient des cours privés, croyez-moi qu’à l’arrivée vous êtes considérablement en avance sur nous qui sommes à 40 dans une classe où des professeurs absents ont du mal à se faire remplacer. Quand j’étais petit, il y avait des profs absents pendant des semaines. « L’égalité des chances », « nous sommes tous égaux », « quand on veut on peut », c’est un discours qu’il faut jeter à la poubelle. C’était le discours de Nicolas Sarkozy quand il s’est présenté à sa première élection présidentielle, en 2007. Je démonte sa rhétorique dans un livre que j’avais écrit, « lettre ouverte à un fils d’immigré ».

Est-ce que vous conseilleriez aux jeunes, comme Mouloud Achour, Félix Marquardt et le rappeur Mokless dans une tribune publiée dans « Libération », de se « barrer » ?
Je n’ai aucune prétention pour conseiller aux jeunes de faire quoi que ce soit. Mais si je devais répondre quelque chose à ce sujet, je dirais qu’il n’y a pas que les mecs des quartiers qui devraient partir. Les voyages forment toutes les jeunesses. Mais partir, c’est aussi mieux revenir. Le fait de quitter quelques temps la France m’a beaucoup aidé. Quitter un pessimisme ambiant, un racisme, au moins pour un temps, ça ne peut jamais faire de mal.


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