« Le nazisme, c’était le Daech des années 40 »

Crédits : Anne-Sophie Philippon

Rainer Höss est le petit-fils de Rudolf Höss, bourreau du nazisme, commandant à Auschwitz et responsable de la déportation de millions de juifs. Il a écrit un livre dans lequel il revient sur l’histoire de ce grand-père dont il a honte. Comment vivre une telle filiation ? Comment traiter ce douloureux thème de la mémoire ? Peut-on faire un parallèle avec notre actualité ? Rencontre.

Écrire un livre sur Rudolf Höss, votre grand-père, ex-bourreau nazi et commandant à Auschwitz, permet-il d’exorciser des démons ?

En premier lieu, j’ai écrit ce livre pour mes enfants. D’une certaine manière aussi pour moi. Je voulais comprendre ce qui s’était passé dans cette famille. Aucun travail n’a été fait sur leur idéologie national-socialiste. J’ai pu constater que beaucoup de gens niaient encore l’Holocauste, ce que je n’arrive pas à comprendre. Je ne peux pas accepter le fait que personne ne peut contrecarrer le discours de Robert Faurrisson (célèbre militant négationniste français qui avait affirmé que les « prétendues » chambres à gaz « n’avaient jamais existé », « au même titre que le génocide juif », ndlr), pas même par les survivants !

Vous n’avez pas voulu changer de nom, parce que vous vous sentez « indirectement responsable » des actes de votre grand-père. Est-ce impossible pour vous de faire table rase du passé ? 

Je ne suis pas responsable, ni coupable. Mais j’ai honte. Il y a des survivants des camps de la mort avec qui je suis en contact. C’est le cas d’Eva Kor (survivante du camp d’Auschwitz, ndlr), qui a écrit un livre sur son expérience. Elle m’a dit que viendra un moment où on ne parlera plus de mon grand-père, mais de moi, et la question de savoir si le crime est transmissible entre générations. Il y a des milliers de descendants de bourreaux de ces camps qui ont fait table rase, mais pour moi c’est impossible.

Dans votre livre, il y a notamment le passage où vous expliquait que votre grand-oncle Fritz considérait Auschwitz comme un lieu de vacances… Par quels mécanismes humains peut-on développer autant de barbarie ?

Bonne question. Il était barbare au point d’écrire dans un petit journal quelques notes sur ce qu’il se passait à Auschwitz, et de faire des croquis de cadavres de déportés. Un des premiers détenus du camp, Jozef Paczynski, m’a dit que tous les enfermés appelaient mon grand-oncle le « peintre fou » ou encore « l’oiseau noir ». Il a été très tôt incorporé dans une espèce de « brigade des artistes-peintres » qui dessinaient des scènes de combat ayant lieu sur le front. La fameuse fibre artistique peut aussi, hélas, développer des choses très sombres.

On m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas faire de parallèle entre le nazisme et l’extrême droite européenne

Vous écrivez ceci : « On sait que les bourreaux nazis étaient dans la vie quotidienne des gens tout à fait normaux. » Qu’est-ce qui les fait passer de la normalité à la folie ?

Le pouvoir. Il y a un proverbe qui dit : « Quand un mendiant devient chevalier, il est encore pire que le noble du coin. » Beaucoup de ceux qui étaient dans des positions de pouvoir étaient des gens qui étaient peu éduqués. Qui n’aimerait pas avoir du pouvoir ? En chacun de nous sommeille un Rudolf Höss, tout dépend des circonstances et du contexte historique qui se présentent à nous. On peut développer ce genre de penchant. Mais est-ce que nous pouvons le réprimer ? Les âmes si nobles qui vous disent qu’eux n’auraient jamais pu dévier ou sombrer ont tout faux. Regardez ce qu’il se passe au sein de l’Église et ses affaires de pédophilie !

Peut-on relier le nazisme et Daech ?

Exactement ! Le nazisme était le Daech des années 40. L’Histoire se répète. Malheureusement, les populations n’ont pas appris grand-chose de cette Histoire, l’enseignement en France n’y aide pas. Il y a quelques mois de cela, on m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas faire de parallèle entre le nazisme et l’extrême droite européenne. Parler de la montée des populismes dans un contexte scolaire est très difficile, voire impossible. Si les jeunes gens ne savent pas de quoi l’Histoire est faite, que les choses peuvent se reproduire, ça n’a pas de sens. On peut donc relier le nazisme et Daech, mais aussi à l’idéologie xénophobe du mouvement Pegida en Allemagne, ou au Front national dans votre pays ! De la même façon, que va proposer Trump ? Une fermeture des frontières aux réfugiés, un pays scindé en deux !

Le récit poignant de Rainer Höss.
Le récit poignant de Rainer Höss.

Vous avez pris ouvertement et plusieurs fois position contre l’extrême droite. Vous avez accepté d’apparaître dans un clip de campagne électoral du parti démocrate des travailleurs suédois. Votre histoire personnelle  vous a-t-elle poussé à vous engager politiquement ?

Certainement. Si les descendants ne s’occupent pas de cela, qui va le faire ? J’ai des enfants, je n’ai pas du tout envie qu’ils soient victimes d’un nouveau totalitarisme. Ma fille est mariée à un musulman d’origine bosniaque, qui a dû fuir pendant la guerre de Yougoslavie. Elle avait peur que, dans le cadre des activités du mouvement Pegida, son compagnon soit poursuivi, chassé. Les fantômes du passé nous hantent toujours. Dans le temps, rien n’a changé. Les nauséabondes idées d’avant se reproduisent aujourd’hui. Il faut répéter aux prêcheurs de haines que nous sommes tous les enfants d’un métissage. Le mythe aryen n’existe pas. J’aimerais bien qu’on vérifie l’ADN des membres du FN, on aurait des surprises quant à leur origine !

« L’Héritage du commandant – Le petit-fils du commandant d’Auschwitz raconte », de Rainer Höss (traduit de l’allemand par Susanne Dumann), Editions Notes de nuit, 228 p.,20 €

Un héritage lourd à porter

L’Héritage du commandant est le récit d’un enfant puis d’un adulte qui a grandi dans l’ombre d’un grand-père bourreau à Auschwitz. Rudolf Höss, né en 1900 à Baden-Baden (Allemagne) et exécuté en 1947 à Auschwitz, était l’un des pontes du nazisme, directement responsable de la disparition d’au moins un million de juifs. C’est son histoire que son petit-fils Rainer Höss raconte dans ce livre.

Rudolf Höss fut le bourreau d’Auschwitz.

Il était mon grand-père.

Histoire d’une famille terrible.


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