« Touche pas à ma ZEP » : le bras de fer continue entre l’éducation nationale et les lycées

Crédit : Mounir Belhidaoui

Les membres du collectif « Touche pas à ma ZEP » se sont réunis le 5 janvier dernier à Paris et Marseille. Objectif de ces rassemblements : protester contre la suppression des moyens qui leur permettaient de prendre en charge des élèves issus des classes populaires les plus défavorisées. Reportage.

Il y a 15 ans, la prestigieuse école de Sciences Po créait une filière spécifique permettant à des élèves de lycées classés en « zone d’éducation prioritaire » (ZEP) de décrocher son fameux concours d’entrée. Une petite révolution à l’époque, mûrie dans l’esprit de Richard Descoings, le directeur historique de l’établissement de la rue Saint-Guillaume disparu en 2012. C’est devant cette institution que se sont symboliquement rassemblés, jeudi 5 janvier, des membres du collectif « Touche pas à ma ZEP ». Professeurs et quelques lycéens, dits « de banlieues » en majorité, se sont donnés rendez-vous pour dénoncer, mégaphone au poing, la suppression lente mais sûre des moyens qui leur ont été alloués : parmi eux, dotation de primes et allègement d’horaires.

Le lycée Paul Eluard, l'un des premiers à rejoindre la mobilisation. Crédit : Mounir Belhidaoui
Le lycée Paul Eluard, l’un des premiers à rejoindre la mobilisation. Crédit : Mounir Belhidaoui

Des lycées mis de côté…

La cible principale de leur mécontentement : Najat Vallaud-Belkacem. La ministre de l’Éducation nationale avait dit vouloir écarter les lycées de l’éducation prioritaire pour consacrer ce dispositif aux seules écoles et collèges. Dans un courrier adressé au député des Hauts-de-Seine et maire d’Asnières-sur-Seine, Sébastien Pietrasanta, la ministre avait annoncé la couleur : « Comme vous le savez, la refondation de l’éducation prioritaire que nous avons engagée est axée sur la scolarité obligatoire.» Une déclaration qui a fait bondir le corps enseignant des lycées classés ZEP, qui se prépare à voir ses conditions se détériorer sensiblement : « accroissement des inégalités entre lycées, hausse des effectifs par classe, ce qui va causer la disparition des cours en demi-groupes des élèves en difficulté vu qu’il n’y a pas de moyen », résume amèrement Lucas, professeur au Lycée professionnel Voilin à Puteaux, « une des villes les plus favorisées de France. Mais comme on recrute sur des bassins, c’est-à-dire des zones beaucoup plus larges, et que nous accueillons Nanterre, on se retrouve avec 48 % d’élèves de catégories très défavorisées », constate cet enseignant en français-histoire qui regrette un « classement ZEP trop sociologique ».

Pour bien comprendre ce débat un peu technique, petit retour en arrière. En 2014, Vincent Peillon avait alors révélé une carte redessinée de l’éducation prioritaire à la française, souhaitée par François Mitterrand dès les années 80. Le but ? Donner plus de moyens, humains notamment, aux établissements qui en avaient besoin. Cette réforme prévoyait donc d’enlever une heure de cours par semaine pour les professeurs, le doublement de l’augmentation de leurs primes et une formation continue. Le problème, c’est que cette carte laissait clairement de côté les lycées. Ces derniers devront en effet attendre le début du prochain quinquennat pour en savoir davantage sur leur sort. Le sigle ZEP reste, mais aucune avancée n’est décidée, le statu quo reste la norme au ministère de l’Éducation nationale.

…et un socle républicain fissuré ?

Un des membres du collectif Touche pas à ma ZEP. Crédit photo : Mounir Belhidaoui
Un des membres du collectif Touche pas à ma ZEP. Crédit photo : Mounir Belhidaoui

Etienne, professeur d’histoire-géographie au Lycée Jean-Macé de Vitry-sur-Seine, est venu manifester devant Sciences Po car il a « besoin d’une carte ZEP clarifiée » : « Les revendications sont différentes selon les lycées, l’idée serait donc d’avoir globalement une carte élargie tout en faisant en sorte qu’elle soit claire ». Une revendication à laquelle se joint Emmanuel, professeur de mathématiques au lycée Joliot-Curie de Nanterre : « Mon souhait, c’est que cette lutte interpelle des hommes politiques. Les lycées ZEP, c’est aussi cette vision de l’ascenseur social très important dans notre modèle républicain ».

Raphael, professeur d’histoire-géographie lui aussi, au lycée Faidherbe d’Épinay-sur-Seine, est tout aussi résolu à aller jusqu’au bout dans cette lutte sociale : « Je suis le mouvement depuis le début, je continuerai à manifester d’autant qu’on apprend que l’éducation prioritaire allait, à terme, complètement disparaître des lycées. C’est tout un pan du socle républicain qui se trouve là détruit. Nous aurons des classes surpeuplées du fait de la suppression des limitations de certaines classes ». Raphael craint aussi une désertification des professeurs expérimentés vers d’autres établissements plus favorisés, via un système de points de mutation qui vont leur permettre de quitter les zones d’éducation prioritaire : « Cela va totalement à l’encontre de leur politique éducative, après la loi Travail, on assiste à une paupérisation du secteur éducatif français, un des fondements de la République pourtant ».

La marche débute. Elle s'arrêtera non loin de l'Assemblée Nationale. Crédits : Mounir Belhidaoui
La marche débute. Elle s’arrêtera non loin de l’Assemblée Nationale. Crédits : Mounir Belhidaoui

La France à la traîne ?

Cette ambiance morose mais combattive des professeurs marchant sur les pavés du 7ème arrondissement parisien, qui a notamment fait une petite pause devant le Parti Socialiste, nous pourrions la lier au résultat d’une enquête que tout le système éducatif connaît par cœur : le fameux classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves). Cette étude fait le point sur le système éducatif des pays développés. La France y occupe la 26ème place. Le classement souligne par ailleurs une inégalité des chances dans l’enseignement supérieur, qu’il place parmi les plus fortes au monde.

Cette année risque d’être chargée pour l’enseignement français, qui ajoute une ligne de plus dans son bulletin des mauvaises notes. De son côté, Touche pas à ma ZEP compte bien résoudre la difficile équation de ne pas faillir dans son accompagnement des élèves en difficulté, en dépit de la baisse de ses moyens. Un nouveau rassemblement est prévu ce mardi 10 janvier.


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