Léo, 26 ans, franco-italien, « le cul entre deux chaises »

Entre la fin du XIXème siècle et les années 60, des millions d'Italiens sont partis à la recherche d'une vie meilleure. crédit : Wikimedia Commons
Entre la fin du XIXème siècle et les années 60, des millions d'Italiens sont partis à la recherche d'une vie meilleure. crédit : Wikimedia Commons

La question de nationalité et d’identité touche bien plus de personnes qu’il n’y paraît. Si dans les médias, on parle beaucoup des binationaux franco-maghrébins, cette ambivalence identitaire touche aussi les autres diasporas… comme la communauté italienne. Voici le témoignage de Léo, qui vit dans le Sud de la France.

Ma famille a fait partie de deux « vagues » d’immigration italienne. La première se situe à la fin des années 50, quand mon grand-père est venu en France avec deux de ses frères, pour travailler dans le Nord-Est. En Lorraine, je crois. Il avait un petit contrat d’ouvrier, mais il y avait du boulot, des opportunités et… surtout pas de travail en Sardaigne. Après, il est retourné en Sardaigne où il a fondé une famille puis est revenu à la fin des années 60 avec femme et enfants à Pertuis (dans les Bouches-du-Rhône).

Le centre de Pertuis, c’était le quartier des ritals

À leur arrivée, mon père avait dix mois. Mon oncle et ma tante étaient un peu plus vieux, ils devaient avoir entre cinq et huit ans maximum. Le détail drôle, c’est qu’il y a eu une grosse vague de Sardes venus tous en même temps, sans se connaître, à Pertuis. Je n’ai aucune idée de la raison ! Le centre de Pertuis, c’était le quartier des ritals. On l’appelait « Chicago » quand mon père était jeune. Bonne référence à Al Capone !

Moi, je suis né en Sardaigne ! À la fin des années 80, mon père a fait le voyage inverse. Il voulait un retour à ses sources italiennes. Il a connu ma mère et s’est marié en 1989. Je suis né en 1990 et on est venus en France en 1993.
Là-bas, il a compris qu’il n’était plus vraiment italien, même si, ici, il n’est pas vraiment français. C’est ce qu’on appelle « avoir le cul entre deux chaises ».

C’est la question que je me pose depuis un moment. J’ai commencé les démarches pour me faire naturaliser français, mais je laisse traîner. J’aime bien mes racines. J’ai été élevé à l’italienne (télévision, bouffe, on parle tout le temps italien chez moi). Je parlais français qu’avec mes potes et mes profs.

Mon père me dit qu’on est français parce qu’on respire et mange en France

Ici, je suis le rital. Pourtant, quand je retourne voir ma famille, je suis le Français. Bref, c’est bizarre. Mon père me pousse à me faire naturaliser. Même s’il ne le fait pas. Il me dit qu’on est français parce qu’on respire et mange en France. Mais bon, il le sait aussi bien que moi, ce n’est pas aussi simple.

Être italien, ça reste une différence qu’on peut cultiver, voire revendiquer aujourd’hui. À l’époque de mes grands-parents, ou même de mon père, c’était loin d’être possible. C’est ce que connaissent plein d’immigrés aujourd’hui en France.
Au final, je me sens concerné par la question de l’immigration sur deux niveaux. Concernant les immigrés EN FRANCE, je me sens concerné en tant que français. Leur situation m’indigne, m’attriste, surtout quand je vois les débats stériles et néfastes que ça peut entraîner.

Dans les régions à forte concentration de 2ème ou 3ème génération d’immigrés, le FN fait un carton

Mais en tant qu’Italien, ça m’affecte aussi EN ITALIE. On suit toujours la télévision italienne. Moi, je regarde les infos un peu tous les jours. Et la situation italienne nous touche aussi. L’arrivée des migrants à Lampedusa comme la situation critique du pays qui reste encore bien seul (avec la Grèce) face aux nombreuses vagues. Je me souviens encore de l’histoire des trains bloqués à la frontière niçoise en provenance d’Italie. Alors que, merde, c’est « l’Europe ».

Au niveau de ma famille, ce n’est pas non plus évident. J’ai des racistes dans ma famille. Mon oncle, par exemple, avec lequel je n’ai plus trop de rapports. Il est devenu plus français que les Français si tu l’écoutes, mais seulement quand ça l’arrange. C’est d’ailleurs un point commun avec beaucoup d’ex-immigrés si on regarde bien. Dans les régions à forte concentration de 2ème ou 3ème génération d’immigrés (des Italiens, des Espagnols ou encore des Polonais…), le FN fait un carton. Malheureusement.


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1 commentaire

  • Léo, sa jeunesse devrait le rendre incisif, un constat de ce qu’il voit à la télé ou ailleurs ne suffit pas, il doit aller au bout de la richesse de sa double culture, il doit établir des correspondances entre hier et aujourd’hui, en soixante ans la France a changé : après guerre, il fallait reconstruire, il fallait descendre au charbon mais dans les années 80, la France a perdu presque toute son industrie.
    Mon père a donné sa langue au charbon, en 1956, il venait de Calabre, de la mythique côte le long de laquelle Ulysse a vécu tant d’héroïques aventures. Puis Ulysse « est retourné plein d’usage et raison vivre entre ses parents le reste de son âge… ». Mon père a quitté la mer, le ciel, tous deux rivalisant de nuances de bleus inconnues ailleurs, une campagne aux mille couleurs et aux mille parfums. Il a quitté toute cette beauté parce qu’il ne pouvait pas nourrir sa famille, sa femme et ses deux enfants. Il est venu au pays noir : poussière noire sur les chemins, chevalement noir, montagne/terril noire elle aussi. Il est descendu à la mine, Lens Fosse 2, il y a travaillé cinq ans puis, c’était décidément une autre époque, il est allé travailler à la raffinerie Béghin, elle embauchait, pas besoin de CV, de diplômes, pas besoin de parler non plus. Il s’est naturalisé Français pour ses enfants, pour qu’ils obtiennent des bourses d’études, pour qu’ils fassent des études, pour qu’ils maîtrisent la langue française et qu’ils puissent exprimer clairement les idées les plus complexes. L’école donnait les outils qui rendent libres…
    Je pourrais développer encore longtemps, je voudrais juste terminer par ceci :
    Professeur de lettres à la retraite depuis deux ans, je m’occupe d’une famille irakienne catholique qui a dû quitter son pays en 2015 pour les raisons que l’on sait. De nombreux bénévoles s’occupent d’eux
    mais, moi je fais avec eux ce que je sais faire : je leur apprends le français. Ils ont souvent le mal du pays, la nostalgie, dirons-nous. Ils ne veulent pas vivre d’aides, il n’y a pas de travail pour eux, ils s’intègrent par la langue mais se découragent car malgré la gentillesse et la disponibilité des personnes autour d’eux, ils sentent qu’il n’y a pas de place dans la société française de 2017.
    J’aurais aimé que Léo témoigne avec son vécu, la douleur des départs, le sentiment d’être apatride :
    Italien en France et Français en Italie…

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