En prison, l’évasion par la lecture

Une détenue avec le livre du jour à la main, le 6 décembre 2016, à la maison d'arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Une détenue avec le livre du jour à la main, le 6 décembre 2016, à la maison d'arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D'Arco

Lire pour en sortir… C’est le nom d’une association qui propose un programme de lecture en prison permettant de « gagner » des jours de remise de peine. C’est aussi un moyen pour les détenus de s’évader quelques instants, le temps d’un livre. Reportage auprès des femmes de la maison d’arrêt de Versailles.

La petite assemblée est assise sur des chaises, disposées en cercle. Elle regroupe une dizaine de femmes, toutes pensionnaires de la maison d’arrêt de Versailles. Le seul représentant de la gent masculine est Alexandre Duval, président de l’association Lire pour en sortir. Ce 6 décembre 2016, il est venu en compagnie de l’écrivain Olivia Resenterra, pour discuter littérature avec les détenues.

Les visages sont fermés pour la plupart d’entre elles. La présence de journalistes a été annoncée, et semble un peu les perturber. « Bonjour à toutes », lance l’auteure, venue pour parler de son premier roman intitulé Le Garçon. Avenante, cette grande brune entame la discussion par son rapport aux mots. « Avant même de parler de l’écriture, il y a vraiment la découverte de la lecture. C’est une question d’instinct. À partir du moment où l’on lit, les choses ne sont plus jamais les mêmes. On ne peut exister pour personne avec le livre. On fait quelque chose qui n’appartient pas aux autres. » L’assemblée semble concentrée malgré le bruit fracassant et incessant des portes qui s’ouvrent et se referment.

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Formant un cercle, les détenues écoutent attentivement l'auteure. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Formant un cercle, les détenues écoutent attentivement l’auteure. Crédit photo : Roxanne D’Arco

« Qu’est-ce qui vous a motivé à venir en prison ? »

La discussion continue et les questions viennent plus facilement : « Qu’est-ce qui vous a motivé à venir en prison ? » La réponse ne se fait pas attendre. « Je n’avais pas d’appréhension. J’éprouvais une forme de curiosité. J’ai de la chance de vous rencontrer. Ce n’est pas forcément l’échange à travers la parole qui m’intéresse mais c’est aussi la présence », explique l’auteure.

Une complicité finit par se créer. La soif d’échange entre des personnes évoluant dans deux mondes différents se ressent, bien que ce soit les détenues qui posent les questions. D’ailleurs, c’est tout le processus d’écriture qui les intéresse. De l’inspiration à l’impression. Puis, la rencontre touche à sa fin. Après deux heures environ, les lectrices demandent si elles peuvent avoir une dédicace.

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Alexandre Duval et Olivia Resenterra à la rencontre de détenues, le 6 décembre 2016, à la maison d'arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Alexandre Duval et Olivia Resenterra à la rencontre de détenues, le 6 décembre 2016, à la maison d’arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D’Arco

« En milieu pénitencier, la parole est réduite »

Une condamnée d’une trentaine d’années, que nous appellerons Sonia, nous explique qu’elle a commencé à lire le roman deux jours auparavant et en est à la page 63. « Ce serait très bien que ce soit dans toutes les prisons », déclare-t-elle avant d’aller vers Olivia Resenterra, de crainte de rater l’occasion de faire signer son livre. Sonia revient toute contente : « Elle m’a expliqué un passage. Elle est sympa Olivia. Elle est ouverte. On oublie qu’on est en prison, ça fait du bien. »

C’est vrai qu’après cette séance, l’ambiance est très différente comparée à notre arrivée. Les visages fermés ont laissé place aux rires et au brouhaha. Assise sur une chaise, l’unique personne qui voulait bien répondre à nos questions dès le début commence à nous raconter son expérience avec l’association : « C’est la première fois que je participe à un cercle de lecture ici. En milieu pénitencier, la parole est réduite. Des films ont été projetés ici avec des personnalités comme Carole Bouquet et Gabriel Aspert. Ce sont des échanges. Des gens se sont battus pour faire entrer l’art dans ce milieu. »

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L'entrée de la maison d'arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D'Arco
L’entrée de la maison d’arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D’Arco

« Je suis émue… »

« La prison, ça permet de rendre parlant les livres… Je ne vois pas mes enfants grandir, ni mes parents vieillir. Ça a touché ma propre histoire en fait, je suis émue », ajoute-t-elle en versant une larme. Elle semble férue de livres, raconte qu’elle a écrit à un sulfureux écrivain très connu qui lui a envoyé son livre dédicacé. « Un des plus beaux moments de ma vie, même en détention », raconte-t-elle, des étoiles dans les yeux. « On ne le dit pas assez mais la détention ramollie le cerveau », confie-t-elle. D’ailleurs, pour cette condamnée, la remise de peine n’est pas sa motivation. Pour autant, elle trouve ça très bien et confirme qu’elle connait certaines personnes qui l’ont fait pour ça, « mais c’est très vertueux ».

Sofia, une Colombienne d’une quarantaine d’année est totalement absorbée par les livres. Elle en a lu une trentaine depuis son incarcération. Arrivée en prison il y a un an, elle apprend le français grâce à la lecture. « Je suis timide, trop fermée… donc lire me permet de sortir. Ce que je préfère, ce sont les romans. Les histoires de la vie réelle. La vie devant soi, à lire ! Je suis allée à l’école jusqu’à six ans… Je ne lisais pas vraiment avant. »

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Des graffitis sur une table, dans la salle où la rencontre a eu lieu, le 6 décembre 2016, à la maison d'arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Des graffitis sur une table, dans la salle où la rencontre a eu lieu, le 6 décembre 2016, à la maison d’arrêt de Versailles. Crédit photo : Roxanne D’Arco

Le livre, moyen d’apaisement

Cette motivation, est également ressentie par les surveillants. Mme B, une petite brune pleine d’énergie, est surveillante ATF (activité, travail, formation). Après un an et demi de test pour ce programme de lecture, elle confirme que le bilan est positif : « C’était une première et un moyen d’arrêter d’être devant la télé. Je ne suis pas médecin mais j’ai pu voir un apaisement, un enrichissement, c’est indéniable. Je me sens enrichie aussi. Moi aussi, j’ai envie de m’évader, ça touche tout le monde. Ça donne aussi des sujets de conversation et facilite un peu les échanges avec les détenues », explique-t-elle.

Si cela est possible, c’est que la maison d’arrêt de Versailles est à « taille humaine ». Elle compte 69 détenus pour 58 places. Depuis cinq ans, la direction essaye de rendre l’établissement plus vivant. Outre ces rencontres et autres événements culturels, le street-artiste C215 est aussi passé par là pour égayer un peu les lieux. « Embellir la mocheté », entend-on pendant ce dernier entretien. « J’aime cette formule », confesse Mme B, avant de conclure : « Une détenue qui reste en cellule n’est pas une détenue qui ira bien ; l’oisiveté est préjudiciable à tout le monde : aux détenues comme à nous. »

Dans la mise en place de programmes comme Lire pour en sortir, les gardiens de prison sont indispensables. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Dans la mise en place de programmes comme Lire pour en sortir, les gardiens de prison sont indispensables. Crédit photo : Roxanne D’Arco

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