Et la parole à un « quartier impopulaire » fut donnée…

Le Mirail. Crédit photo : Bellota Films
Le Mirail. Crédit photo : Bellota Films
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Le Mirail, quartier de Toulouse, a beaucoup fait parler dans les médias. Entre histoires de drogue, de trafic, d’islam radical et de départs en Syrie, on en a entendu bien des choses. Et pourtant, difficile de trouver des articles relatant tout simplement la vie et les espoirs de ses habitants. Leur donner la parole, c’est justement ce qu’a fait François Chilowicz, avec le documentaire Quartier impopulaire. On y voit un dialogue qui peut choquer, laisser dubitatif, étonner, rire mais qui fait réfléchir… et ça, ça fait du bien !

Quartier impopulaire. Crédit : capture d'écran
« Quartier impopulaire ». Crédit : capture d’écran

Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce documentaire ?
Depuis 2002, je travaille tous mes documentaires à Toulouse. Je traite des questions de société, que ce soit sur l’hôpital, les travailleurs pauvres, la police, la prison… J’ai une très forte connaissance de la ville. Et c’est sur le tournage de mon film sur la prison, où j’ai croisé des jeunes du Mirail, que j’ai vu qu’on ne se comprenait pas. J’en ai conclu qu’il fallait faire ce travail de compréhension mutuelle.

Comment s’intègre-t-on en tant que journaliste et juif – comme vous le précisez dans le documentaire – à la Reynerie ?
Je n’ai pas la pression d’une rédaction. Si je veux mettre trois ans pour faire un sujet, je le fais. Et ça, les habitants l’ont vite compris. Ils sont allés sur YouTube pour voir mon travail. Pour certains, croisés lors de mon précédent film sur les prisons, on avait des souvenirs communs. Et puis Klams [un rappeur du quartier] m’a bien aidé. On est amis. Il m’a rapidement expliqué que c’est donnant-donnant. Tout s’échange, tout a de la valeur. Il fallait que je m’engage aussi. Que je parle de moi, pour qu’ils parlent d’eux.
Il m’a fallu une bonne année avant de tourner. La question qui s’est posée était : comment rendre la parole au quartier, alors que ses habitants critiquent les médias et ne veulent plus parler, vu les circonstances dans lesquelles on leur demande de s’exprimer ? Au début, c’était un projet social, avec une phase d’écriture collaborative sur les réseaux sociaux. C’est long et fastidieux. Puis, il y a eu l’attentat de Charlie Hebdo, et j’ai voulu laisser tomber. Après, je me suis dit que si je n’y allais pas, personne n’irait. Les gens du quartier m’ont dit : « Au point où on en est, on veut parler ! » On s’est lancés dans le simple et direct. L’action se déroule surtout avant et après le ramadan 2015, donc après Charlie Hebdo et avant le 13 novembre.

Il fallait que je m’engage aussi. Que je parle de moi, pour qu’ils parlent d’eux

D’ailleurs, qu’en est-il des autres communautés dans le quartier ? Il m’a semblé n’avoir vu que des musulmans prendre la parole…
Oui, c’est vrai. Le Mirail est habité par une immigration principalement maghrébine, et surtout algérienne, de Mostaganem [dans le Nord-Ouest de l’Algérie, ndlr].

Est-ce un exercice de réflexion double, autant pour le journaliste que ses interviewés, lorsqu’on se lance dans un tel projet ? Est-ce que votre regard a changé ?
Clairement ! Je pensais ne pas être quelqu’un de raciste, mais je me suis rendu compte que j’avais quand même des préjugés sur la culture, les coutumes… Et puis, même certaines blagues populaires, qui ont pu me faire rire, je me suis rendu compte qu’il y avait un fond raciste aussi. Ça m’a fait revisiter mes propres origines et les fondamentaux de mon éducation, de mon histoire. J’ai peut-être quitté ma communauté mais j’ai mes origines…

Comment réagit-on justement en tant que juif lorsqu’on a face à soi des personnes qui parlent beaucoup justement de complot sioniste ?
J’ai pas mal édulcoré. Il y avait d’autres sujets qui ont été abordés, et le tout aurait certainement perdu le public, donc j’ai gardé principalement le complotisme. Ça me fait plutôt rire, c’est du populisme de base… Cette vision, c’est le recyclage du complotisme traditionnel issu du monde chrétien, agrémenté de quelques graines coraniques, notamment la question de la fin du monde.

Cette vision, c’est le recyclage du complotisme traditionnel issu du monde chrétien, agrémenté de quelques graines coraniques, notamment la question de la fin du monde

 On voit des personnages assez impressionnants comme Eric, qui explique justement ces fameux complots…
Son évolution est assez incroyable ! Après, je n’ai jamais perçu d’agressivité à mon égard à aucun moment du tournage avec les habitants. Ce qu’il faut savoir, c’est que ces jeunes sont entre eux, en bas des immeubles. Quand Eric s’est vu parler, comme il l’explique dans le documentaire, il m’a dit : « Je ne suis pas ça. » Des fois, quitte à dire des choses brutales, autant les dire. Le dialogue n’est jamais vain. Il faut parfois dire des choses excessives avant de pouvoir les sortir correctement.

On voit la différence entre les paroles des « anciens » et celles des jeunes, mais séparément dans le documentaire. Le dialogue entre ces générations existe-t-il ?
Le dialogue a lieu à l’intérieur des foyers. Dans la rue, chacun fait sa vie… Ils s’observent mutuellement. Mais les pères voient que leurs fils tombent les uns après les autres, qu’ils se fourvoient dans un islam de l’Internet. Eux sont arrivés en France pour travailler, tandis que leurs fils sont en bas des immeubles. Par contre, il y a toujours un grand respect quand les jeunes parlent de leur père. D’ailleurs, certains se cachent pour fumer un joint. Et je ne parle pas des ados mais de personnes de 30 ans. Il y a une sorte de respect et de distance.

Les pères voient que leurs fils tombent les uns après les autres, qu’ils se fourvoient dans un islam de l’Internet

Dans Quartier impopulaire, quel est le rôle de la musique ?
Ce ne sont que des chansons de Klams. Au début, je ne savais pas quoi mettre comme musique. Je ne voulais pas travailler de la manière habituelle. Je ne suis pas fan de rap à la base, mais par la force des choses, j’ai entendu Klams en studio et je l’ai trouvé bon. Ça s’est fait assez naturellement. Dans le documentaire, ses chansons constituent des petits moments de réflexion.
Par contre, ce qu’il faut savoir, c’est qu’il ne fait pas plus de deux concerts par an à Toulouse, alors que c’est un bon, un vrai ! On ne retrouve jamais le quartier dans les groupes locaux alors que la ville de Toulouse est développée au niveau culturel.

Comment les personnes interviewées vivent-elles la diffusion de leurs paroles sur un média national ?
Ils sont tous supers inquiets. Après, ils ont tous vu le documentaire. Par exemple, Abdel a pris la parole et s’est exprimé sur Pôle emploi. Il explique qu’on ne lui propose que des jobs de merde. Je n’étais pas forcément très proche de lui, mais à ce moment-là, il a ressenti le besoin de dire ce qu’il avait sur le cœur. Il a commencé à avoir peur, notamment après les perquisitions suite à l’état d’urgence. Au Mirail, les perquisitions dans ce cadre ont été violentes.

Donc, oui, ils sont impatients et très inquiets, mais je crois qu’ils sont assez fiers d’avoir fait le boulot.


« Quartier impopulaire », à voir sur France 2 mardi 3 janvier 2017, en deuxième partie de soirée.


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