Edwy Plenel : « L’Histoire n’est jamais écrite »

Edwy Plenel article Respect
Edwy Plenel article Respect

Journaliste qu’on ne présente plus, patron et cofondateur du site Mediapart, à l’origine de tant de révélations, Edwy Plenel a été cordialement invité par Respect mag à formuler ses vœux pour cette nouvelle année. En faisant le point sur celle qui vient de se terminer.

Comment avez-vous vécu cette année 2016 ?

Comme l’aggravation du pire et la nécessité de réenchanter l’espoir. Il y a un an, nous avons eu un pouvoir politique qui, sous le choc des attentats, a commis deux immenses fautes. L’une est la déchéance de nationalité, qui a donné crédit à toutes les idéologies d’extrême-droite historiquement meurtrières, à savoir la pureté nationale, l’exclusion, la haine. L’autre faute, qui continue à être réclamée par ces gouvernants alors qu’ils ont été contraints à faire marche arrière, c’est cet état d’urgence permanent, devenu état d’exception.

Hélas, il habitue notre pays à un recul des droits fondamentaux : ceux de penser différemment, de manifester, de s’organiser, de protester. Tout cela, en 2016, s’est montré dans sa grande brutalité. Toutes ces mesures prises dans un argument de fermeté face au terrorisme, on a bien vu qu’elles se sont diffusées dans tous les domaines de la politique au moment du débat sur la loi Travail. On a vu un maintien de l’ordre agressif, des manifestations totalement surveillées, un pouvoir ne voulant pas écouter, imposant une loi dont la majorité du peuple ne voulait pas. Quand un pouvoir qui se réclame de gauche commet toutes ces transgressions, c’est bien pire que quand il s’agit d’un pouvoir conservateur. Car il brise l’espoir. Mais nous ne devons pas avoir le sentiment de nous lamenter.

Vous avez écrit Pour les musulmans, qui est en quelque sorte un message d’accompagnement aux musulmans en évitant toutefois d’être leur porte-parole. Restent-ils les principales victimes des enjeux électoraux d’aujourd’hui ? Mais aussi de ceux à venir ?
Il y a toujours, en ces périodes troublées, l’installation par le préjugé dominant d’un bouc-émissaire principal. Les moments géopolitiques, les poids culturels le désignent. Dans le passé, sur une très longue durée, ce fut, en Europe, nos compatriotes juifs européens qui furent ce bouc-émissaire sur fond de vieil antijudaïsme chrétien. On connaît la suite : leur discrimination, l’antisémitisme ordinaire, banal dans les médias et la propagande jusqu’à l’extermination, aux crimes contre l’humanité. Je ne rappelle pas cela pour dire que nous sommes dans la même situation. Comparer, c’est aussi nous aider à nous alarmer. Pour les musulmans aurait pu s’appeler « pour l’égalité », « pour la France », « pour la justice ». Par ce titre, je voulais dire que si nous ne sommes pas aux côtés de ceux qui sont blessés, discriminés, stigmatisés, en raison de leur croyance supposée, nous ne serons pas au rendez-vous de notre propre humanité. Ce livre est un appel à être au rendez-vous des causes communes de l’égalité contre les haines et les peurs.

Comment réinstaller le dialogue entre les musulmans et le reste de la population ? Et plus globalement, un dialogue plus serein entre les religions ?
Nous n’avons rien de particulier à demander aux musulmans. On a à demander la même chose à tout le monde. En plus de ça, il y a plus de 36 sortes de musulmans ! Comme il y a 36 sortes de chrétiens. La majorité des gens de ce pays qu’on prétend être d’identité chrétienne ne pratique même plus cette religion, cela vaut aussi pour les autres cultes ! Cette majorité a peut-être un lien culturel ou familial avec la religion. Notre société est profondément laïcisée. Ceux qui ont un lien peu ou prou avec une histoire religieuse, moi je n’ai rien à leur demander. Je ne combats pas des personnes, je combats des idéologies qui voudraient s’imposer à ma liberté. Elles peuvent être religieuses, mais elles peuvent aussi être non-religieuses.

C’est une aberration que de dire : « la religion doit être confinée dans un espace privé ». La loi de 1905 sur la laïcité est une loi libérale. Elle a été faite par des gens qui considèrent la croyance comme le propre de l’individu, de même que l’opinion. Si nous respectons la liberté d’opinion, nous respectons la liberté de croyance. On a le droit de manifester pour sa retraite, sa cause politique, et aussi pour sa religion ! Personne n’est choqué quand, dans certaines de nos villes, il y a des processions catholiques. Et alors, on voudrait dire aux musulmans de se cacher ? On voudrait des musulmans invisibles ? Il faut s’y refuser.

Ensuite, pour qu’il y ait un dialogue fructueux, il faut que la majorité, qui a toujours eu un rapport culturel à la croyance, réfléchisse aux valeurs qu’elle a. Il y a du spirituel dans nos engagements terrestres. Le mot spirituel prend ici le sens de ce « quelque chose qui va au-delà de nous-mêmes », qui nous transcende. Avoir conscience de cela, c’est ne pas se présenter en disant : « Moi je suis libéré de toute spiritualité » sous le sceau de l’athéisme. Non, tu en as une aussi. Tu voudrais juste que ta laïcité devienne la religion de tout le monde. Nous devons retrouver un idéal commun. Cet idéal sera rassembleur. Dans le respect de nos diversités.

L’objet de votre conversation avec Bernard Thibault (leader de la CGT, ndlr), lors du débat organisé par les Editions de l’Atelier le 17 décembre 2016, était l’émancipation sociale. Un sujet que vous traitiez déjà lors d’une conférence avec Vanessa Codaccioni et Loïc Canitrot. Trouvez-vous que plus nous avançons dans le temps, moins les libertés, d’expression notamment, s’élargissent ?
Il y a une tendance actuelle à la régression. Celle que l’écrivaine canadienne Naomi Klein a très bien décrite : un monde qui est en péril et qui, pour se défendre, en vient à remettre en cause des décennies de conquêtes démocratiques. Cet Etat qui remet en cause les droits fondamentaux. Dans le monde, on voit les actions commises par Poutine, Erdogan, mais aussi aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001, pour restreindre ces droits. C’est ce qui se passe désormais en France, depuis deux ans. Il y a ce prétexte de la peur, de prétendre nous protéger, en nous désarmant. C’est exactement l’inverse. Nous ne serons protégés qu’en restant démocratiquement forts, démocratiquement armés. En ayant les moyens d’intervenir, de réfléchir, de discuter, de délibérer, d’inventer. Hélas, nous avons cet état d’urgence qui généralise la présence de l’armée dans la rue, des perquisitions administratives, des assignations à résidence. Ce qu’aucune des démocraties européennes ayant subi des vagues d’attentats n’a fait.

Benoît Hamon a déclaré axer sa campagne sur une meilleure prise en compte de la voix citoyenne dans les décisions qui les concernent. Est-ce un vœu pieux ?
Tous les vœux que prononceront les plus sympathiques des candidats à l’élection présidentielle de 2017 seront des vœux pieux si la société ne se mobilise pas. Nous sommes face à un système qui confisque la volonté de tous au profit du choix d’un seul. Ces institutions sont plus fortes que les hommes. Elles remplacent le « nous » des campagnes électorales par le « je » du pouvoir. C’est d’abord la société qui doit se mobiliser. Il y aura des vœux pieux si on pense que le bulletin de vote est une fin en soi. Il n’y aura pas de vœux pieux si on prend conscience que le bulletin de vote n’est pas la fin de la démocratie.

2017 sera-t-elle l’année du droit de vote des étrangers aux élections locales ? Est-ce vraiment réalisable ?
Cela n’existera que par une pédagogie globale liée à une délibération d’une assemblée. Cela n’existera certainement pas par la pédagogie démago qu’en ont faite les socialistes. De la même manière, ils ont piétiné l’engagement numéro 30 de François Hollande qui était le récépissé sur le contrôle au faciès, cette brutalité ordinaire que vivent la majorité de nos jeunes des classes populaires. Cette question du droit de vote, elle doit être expliquée par le fait que quand on contribue à la richesse nationale, à payer ses impôts, il est légitime de pouvoir participer à la discussion de son usage local. C’est comme ça que l’on recrééra du lien, que l’on fera de la citoyenneté.

Quel(s) vœu(x) formulez-vous à l’attention de nos lecteurs pour 2017 ?
Avec Mediapart, nous avons une formule en guise de hashtag pour 2017 : #RienNeSePasseraCommePrévu. Ce que je souhaite d’abord, c’est que l’inédit, l’inattendu le plus positif, le plus créateur, le plus démocratique, survienne. Ce n’est pas assuré. L’Histoire n’est jamais écrite. Je souhaite que chacun d’entre nous, à la place où nous sommes, fasse surgir cet inattendu. Le journalisme peut le faire, le citoyen aussi. En ayant la lucidité, sur le chemin de la solidarité, d’éviter le pire.

Voyages en terre d’espoir, Edwy Plenel, Editions de l’Atelier, 512 p., 25 €.


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1 commentaire

  • Cet article m’interpelle profondément, car il met en évidence la difficulté de rapprocher la théorie et la pratique démocratique , la difficulté de placer le curseur au bon endroit .
    En tout cas, c’est la difficulté auxquelles les politiques sont confrontés dans la période actuelle, compte tenu de l’absence évidente de consensus démocratique publique .

    Je ne crois pas que la théorie seule soit suffisante pour protéger le principe démocratique, mais il est toujours utile de rappeler ces principes, dont il est fait état dans cet article.

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