Quand des villages de France accueillent des demandeurs d’asile

La jungle de Calais avant son démantèlement © Héloïse Leussier
La jungle de Calais avant son démantèlement © Héloïse Leussier

La vie, puis la démolition de la jungle de Calais ou des campements dans le nord de Paris, ont été beaucoup médiatisées ces derniers mois. Pour accueillir ces demandeurs d’asile, des villages aux quatre coins de la France s’organisent.

Le 24 octobre 2016, les premiers bus quittaient la « jungle » de Calais, dans le nord de la France. A leur bord, des migrants redirigés vers les 280 centres d’accueil et d’orientation (CAO) du pays, pour y déposer une demande d’asile. Certains de ces lieux ont été installés dans des petits villages de France. C’est à cette même date que le village de Champtercier, dans les Alpes-de-Haute-Provence, a accueilli 40 personnes.

« C’est tout récent, nous avons installé un CAO suite à une sollicitation de la préfecture en septembre dernier », raconte Régine Ailhaud Blanc, maire de ce village de 800 habitants, à Respect mag. « Depuis 2010, notre village de vacances était fermé. Ayant déjà de l’expérience dans l’accueil de migrants, les propriétaires étaient d’accords pour le mettre à disposition. L’ensemble du conseil municipal était aussi favorable », ajoute cette élue sans étiquette « et plutôt de gauche » de 65 ans.

Récupération politique et tentatives d’intimidation

Pour autant, cette installation temporaire n’a pas été facile à mettre en place. « Lors de la réunion publique, il y avait énormément de personnes, ça n’a pas été bien compris pour certains, se rappelle-t-elle, d’autres étaient pour. Les avis étaient donc partagés et finalement, ça s’est arrangé. Il y a eu un vrai élan de solidarité du village et des alentours parce qu’on est très proche de la commune principale, qui est Digne-les-Bains. Et puis, on a moins entendu les opposants après. » Face aux tentatives de récupération politique de l’extrême-droite à Nicolas Dupont-Aignant, Régine Ailhaud Blanc a pu compter sur le soutien de Digne-les-Bains et d’habitants du village.

Ces intimidations, d’autres maires les ont connues. Le maire de Peyrelevade Pierre Coutaud (divers gauche) se souvient : « Localement, nous n’avons pas eu d’opposition frontale. Il y a bien sûr eu une crainte, mais nous en avons parlé dès la première réunion publique. Ils étaient très minoritaires. Et puis les attaques sur des sites [d’extrême-droite] nous ont servis, puisque leurs informations étaient vraiment erronées. Par la suite, nous avons reçu quelques mails et appels anonymes peu agréables. Mais comme le projet était à cheval sur les élections municipales, il figurait dans notre programme. Il n’y avait aucune surprise ». Pour autant, il déplore un climat plus tendu aujourd’hui, dans lequel il serait plus compliqué d’accomplir un tel projet.

C’est dès 2014 que ce maire de 38 ans, du village corrézien, répond à un appel d’offres du ministère de l’Intérieur pour installer un Centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) dans une ancienne maison de retraite. 60 places sont créées, auxquelles une dizaine devrait bientôt s’ajouter. D’ailleurs, le maire précise que l’accueil de réfugiés kurdes-irakiens dans les années 90 a justement permis de lever certaines peurs.

La solidarité face à l’autre ?

Les rapports avec les habitants sont passés par plusieurs phases. Comme Paris Match l’avait constaté, une belle proximité s’était nouée. Mais « la moitié des demandeurs d’asile initiaux sont partis, ce n’est pas facile à appréhender », confie Pierre Coutaud avant d’ajouter : « Au début, la population faisait des efforts d’accueil. Un an après, le CADA est rentré dans le paysage. Chacun sa routine. Au final, il n’y a pas plus de liens que ça, mais ça reste cordial ». Une impression de faire partie du paysage, c’est également le ressenti qui domine à Champtercier. Certains des 115 bénévoles ont même invité des demandeurs d’asile à manger chez eux. Des jeunes, au début réticents à cette arrivée, jouent désormais au foot avec ces habitants temporaires. « Mais on les voit peu, au final », constate Madame le maire.

S’il salue l’action des bénévoles, le maire de Peyrelevade est plus sceptique sur les associations d’aide aux demandeurs d’asile déboutés, pour qu’ils puissent rester. Ces derniers n’obtenant donc pas le statut de réfugié, sont censés quitter le CADA et le territoire français. « Ça crée des frictions avec la mairie, et sur le moyen terme, c’est intenable, estime l’élu, d’autant plus qu’il s’agit du seul point que nous n’avons pas anticipé. Au moins la moitié des personnes accueillies en CADA n’ont pas le statut de réfugiés. C’est là que le système est pervers… Nous n’avons même plus de solution de recours ». Une pointe d’amertume, balayée par les aspects positifs.

« Je vois vraiment le CADA comme une expérience positive. C’est comme un gros projet de développement du village. Ça crée des postes de travailleurs sociaux, plus de pouvoir d’achat, ça envoie plus d’enfants à l’école », conclut-il. Même son de cloche du côté des Alpes-de-Haute-Provence, où Régine Ailhaud Blanc se dit agréablement surprise. « Je pensais qu’il y aurait plus de problèmes après cette fameuse réunion publique. Et puis cet élan de solidarité est extraordinaire, même si c’est assez compliqué à coordonner », confie-t-elle avant de conclure : « On n’a pas choisi cette situation mais on fait tout pour en faire quelque chose de positif. Et cette expérience peut permettre aussi à ce que les personnes changent leur regard. Ce n’est pas rien. »

Encadré

En 2015, le premier pays de provenance des primo-demandeurs d’asile en France est le Soudan, suivi de la Syrie, du Kosovo, du Bangladesh et d’Haïti.

L’évolution de la demande en France est ainsi conforme à la tendance observée au niveau européen, même si le rythme de progression est à ce stade très inférieur à celui constaté dans d’autres Etats membres, comme l’Allemagne.

Cette croissance de la demande est constatée pour la plupart des principaux pays d’origine des demandeurs. Elle est particulièrement marquée par les demandes présentées par les personnes fuyant les zones de conflit du Moyen-Orient (Syrie : +64 %, Irak : + 251 %).

Source : communiqué de presse – diffusion des informations statistiques annuelles de l’immigration, de l’asile et de l’acquisition de la nationalité française. 8 juillet 2016.


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