Comment l’Islam s’est politisé

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Dans « Comprendre l’Islam politique » (éditions La Découverte), le politologue et essayiste François Burgat analyse la naissance des mouvements islamistes radicaux présents dans des pays du Moyen-Orient tels que la Syrie, le Yémen ou la Libye. L’auteur y critique notamment une diplomatie française pour le moins ambiguë. Rencontre. 

« L’Autre » est un mot récurrent dans votre livre. Qui est-il ?
L’Autre, c’est celui qui nous dit qui nous sommes. Celui au repoussoir de qui se construit l’identité collective d’une majorité des Français. Cet Autre, au gré des siècles, a eu des appartenances ethniques ou religieuses variées. Après avoir été un temps l’«Arabe», il est, depuis quelques décennies, devenu « le musulman ». C’est à lui que  nous avons tendance à faire porter la responsabilité de nos angoisses existentielles ou de nos difficultés à accepter la fin de l’ère de notre fugitive hégémonie coloniale.  C’est l’idée que j’exprime dans la première phrase de « Comprendre l’Islam politique » , où j’écris : « Dans ce livre, j’ai voulu retracer la trajectoire humaine et scientifique qui m’a conduit à exprimer aujourd’hui une très solide conviction : les tensions qui affectent la relation du monde occidental au monde musulman ont une origine bien plus politique qu’idéologique. Et les égoïsmes dont elles sont le produit sont avant tout les « nôtres » et non seulement, comme trop souvent une confortable paresse nous incite à le penser, ceux de cet « autre » qui n’en finit plus de se « décoloniser » de nous : le musulman ».

Comment définiriez-vous l’islamisme ?
J’appréhende pour ma part ce phénomène en y voyant  une  réaction  identitaire davantage qu’une résurgence du  sacré.  Les gens qui, dans le contexte colonial et post colonial, entendent restaurer leur droit à « parler musulman » le font bien sûr pour restaurer la place du sacré dans un monde où la domination occidentale est davantage déchristianisée que chrétienne. Mais j’insiste pour ma part sur l’idée qu’ils le font, plus largement,  pour restaurer  l’usage d’un parler « endogène », « home made », l’usage  d’une langue héritée en droite ligne de la culture des ancêtres. Cela avant tout parce que ce lexique marque clairement la rupture avec celui que l’occident était parvenu fugitivement à faire passer comme étant le seul qui permette de jouer dans la cour des grands, c’est-à-dire d’«exprimer l’universel » – un universel qui est avant tout un outil d’hégémonie aux mains de la domination occidentale.

L’islam politique est donc né en réaction à plus d’un siècle de domination coloniale sur les pays arabes ?
La prise en compte des mécanismes et des effets de la colonisation et de la décolonisation est en effet indissociable de l’analyse de ce moment de l’histoire du monde musulman qui a vu la montée en puissance de l’islam politique. Une fois que l’on a dit cela, il faut avoir à l’esprit que la dimension réactive de ce processus n’interdit absolument  pas à ses acteurs de développer progressivement une dynamique, ou plutôt des dynamiques, propres, de plus en plus autonomes vis-à-vis du moment réactif qui a contribué à les faire naître.

Le différentiel de traitement réservé par la France aux dictateurs arabes a été constant

Kadhafi était un personnage haut en couleur, mais aussi un impitoyable bourreau. La France de Nicolas Sarkozy l’a-t-elle traité avec trop d’égards ?
Au cours des 50 dernières années, le différentiel de traitement réservé par la France (et l’occident en général) aux dictateurs arabes (et du sud en général) a été constant. D’un côté, des  « dictateurs rebelles » que nous avons combattus  (au nom  bien sûr de leur non-respect des droits de l’homme, ou, plus encore, des droits de la femme) ; de l’autre des « dictateurs soumis » auxquels nous avons en revanche fait  toutes les concessions. Il se trouve que Kadhafi a oscillé entre  ces deux statuts. Nous l’avons combattu quand il faisait obstacle à nos appétits pétroliers ou (au Tchad notamment) territoriaux. Nous l’avons ensuite courtisé dès lors que, à partir de l’invasion américaine de l’Irak, craignant de subir le même sort que Saddam, il a fait aux Occidentaux toutes les concessions qu’ils attendaient. Nous avons enfin changé une nouvelle fois d’avis à son égard dès lors que la victoire des révolutionnaires tunisiens et égyptiens sur les dictateurs que nous soutenions nous a convaincus de ne plus placer tous nos intérêts politiques (ou pétroliers) dans le panier des régimes autoritaires.

Comment expliquez-vous le jeu d’opposition entre Russes et Européens sur le conflit syrien ?
La Russie fait avant tout payer aux Occidentaux ce qu’elle a vécu comme relevant de  mauvaises manières dans l’affaire ukrainienne. C’est sans doute le tout premier moteur de l’engagement russe aux côtés de ce régime qui était bien évidemment l’un de ses alliées traditionnels dans la région. Une autre facette des motivations de la Russie est souvent sous-estimée. Sunnites et chiites ne sont pas les seuls à avoir laissé la confessionnalisation interférer avec leur agenda politique. Le très chrétien Poutine n’a pas eu vraiment à  forcer sa nature pour écraser une opposition qu’il identifie sans trop de nuances à ces « rebelles musulmans » que les Soviétiques ont combattu en Afghanistan puis les Russes en Tchétchénie et à l’égard desquels il a déjà manifesté très explicitement sa détestation.

Notre laïcité est devenue ici et là le cache-sexe d’un discours de suspicion

Vous dites qu’Israël est un acteur « très influent » dans le débat français. De quelle manière ?
De vous rappeler « l’attachement  indéfectible à Israël » de notre premier ministre ? Ou le fait que la vision de Benjamin Netanyahu est plus naturellement répercutée en France, de façon positive, aux heures de grande écoute que celle de Mahmoud Abbas, pourtant jugé par certains de ses adversaires comme un proche collaborateur de M. Netanyahu. Pour ne rien dire de celle des dirigeants du Hamas !

La laïcité est-elle punitive à l’égard des musulmans et permissive pour les autres confessions en France ?
Ses  Lumières n’éclairent pas toujours également les deux côtés de la route. Notre laïcité, comme le montrent très bien les précieuses analyses de Jean Baubérot,  est devenue ici et là le cache-sexe d’un discours de suspicion et de discrédit à l’égard très sélectif de l’une des composantes du tissu national. Ses thuriféraires jouent actuellement aux  pompiers pyromanes. Et ils risquent fort de nourrir les fractures dont ils  prétendent hypocritement nous prémunir.


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3 commentaires

  • L’analyse de M. Burgat est très savante, mais il oublie le plus simple: le rôle que joue dans l’histoire de l’espèce humaine le rapport de forces.
    Il fut temps où l’Islam naissant en a largement usé, et où les arabes furent les plus grands colonisateurs après les romains; puis cette puissance a elle même engendré pour se maintenir un nobscurantisme religieux qui existe encore; l’église chrétienne des premiers temps a presque fait de même mais elle n’a pu empêcher l’éclosion de l’art , du savoir et de la pensée qui ont conféré à certains pays non musulmans la domination actuelle du monde.
    En résumé, les chrétiens se sont beaucoup plus « désopiacé » que les musulmans, et cette tectonique humaine n’implique aucune interprétation d’ordre moral.
    Les absurdes interventions de l’Occident en Irak, voire en Lybie, ont bien été les étincelle des l’embrasements actuels, mais rien ne justifie la montée du culpabilisme et de la mortification à la mode: tout est toujours et encore une question de rapport de forces; comme l’ont bien compris de nombreux intellectuels musulmans: il s’agit de moderniser l’Islam et non d’islamiser la modernité…

  • Belle analyse.
    Le malheur, c’est que beaucoup de laïques authentiques véhiculent cette suspicion en toute bonne foi et non pas tellement hypocritement comme le laisse entendre François Burgat (cultivant ainsi le culte de la suspicion ?).
    Il serait intéressant de se poser la question d’un ou plusieurs critères qui permettent de se demander si un parti islamiste prend le risque de devenir, comme « daesch », un parti anti-islamique.
    Un peu comme un front national peut devenir antinational, tant la Nation française a cultivé longuement et de manière souvent féconde, au delà de ses crimes, sa culture internationaliste.
    Un peu comme un parti chrétien peut devenir antichrétien quand, confondant sacrement catholique du mariage et contrat de mariage civil, il tente d’imposer à toute la société des normes morales qui ne peuvent se comprendre que de l’intime de la foi catholique et ne doivent pas s’imposer à tous.

    Respect !
    Patrick Léger, catholique pratiquant et ancien président de l’association laïque « Sources des sept Dormants » qui organise des rencontres à l’occasion du pèlerinage islamo chrétien du Vieux Marché en Bretagne… mais toujours membre actif !

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