En France, la mode pudique serait-elle l’apanage des musulmanes ?

Visite du showroom de la marque Modeste, dans le deuxième arrondissement de Paris, le 22 septembre 2016. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Visite du showroom de la marque Modeste, dans le deuxième arrondissement de Paris, le 22 septembre 2016. Crédit photo : Roxanne D'Arco

En faisant des recherches, il peut être frappant de constater à quel point la « mode modeste » est liée à la religion, surtout musulmane, dans les médias. Pourtant, ce courant venu des Etats-Unis n’attire pas seulement des femmes pratiquantes évangélistes, juives et musulmanes.

Il fait doux à Paris en ce mois de septembre. Dans le showroom de la marque de mode française Modeste, situé dans le deuxième arrondissement, on trouve un lieu accueillant, avec de jolies illustrations sur les murs, mettant en valeur des modèles élégamment disposés. Les robes sont longues, tout comme les manches pour la plupart des vêtements, le tout accessoirisé avec un style très parisien. Annaëlle Assaraf, qui s’occupe du marketing et de la communication, est tout aussi chaleureuse.

« L’objectif de Modeste au départ, ça a été de renouer avec un concept de retenue et d’élégance, dans le but de fédérer à la fois les convictions religieuses mais aussi identitaires et philosophiques », explique la jeune femme de 22 ans, adepte du style ce jour-là. Au menu de la modest fashion – venue des Etats-Unis –  dite mode modeste ou pudique, vous l’aurez compris, on retrouve des vêtements plus longs, plus couvrants dans un style moderne. Depuis quelques années, le concept a explosé autant du côté de jeunes musulmanes mais que de juives ou évangélistes de l’autre côté de l’Atlantique, au Brésil ou aux Etats-Unis.

« Toutes les femmes, quelle que soit leur croyance »

En France, cette mode a commencé à faire parler d’elle, surtout depuis les polémiques touchant la longueur des jupes, des voiles ou des burkinis. « Nous sommes ouverts à toutes les femmes, quelle que soit leur croyance. On vise celles qui ne se reconnaissent pas dans la mode traditionnelle, dans la grande consommation. C’est une mode qui leur ressemble », précise Annaëlle. A l’origine de Modeste, lancé en septembre 2015, on trouve deux amis : Isak et Valérie Benita.

Dans un article du Huffington Post, cette dernière ne cachait pas être juive pratiquante, bien qu’elle ne considère pas s’adresser aux seules « religieuses ». Du côté de ses clientes, on trouve aussi des femmes d’un certain âge qui préfèrent mettre des vêtements plus longs ou d’autres travaillant dans des milieux où elles désirent des tenues couvrantes et à la mode.

Pour Iman Mestaoui, 24 ans, cofondatrice de la marque Barcha, « la modest fashion est un courant à la fois de mode et de pensée, qui vise à mettre en valeur la femme musulmane. Cette mode, c’est aussi la femme juive et chrétienne. Ce n’est pas forcément porter un voile sur la tête. Je suis une des créatrices et je ne le porte pas, mais je me couvre les bras … Je crois que toute notre génération de musulmans nés en France –  ou en Europe – a envie de concilier religion et mode de vie, de façon moderne ».  Looks de mannequins variés, des voiles avec les cheveux en avant, cette marque française propose aux musulmanes une mode de qualité et de choix en adéquation aussi avec leur image.

« La modestie n’est pas pertinente ici »

Pour autant, cet essor paraît assez contradictoire pour certains. « Je suis un peu interpellée par le terme de « mode modeste  » », réagit la sociologue Nathalie Heinich, auteur entre autres de Etats de femme (Gallimard 1996) et de Les Ambivalences de l’émancipation féminine (Albin Michel 2003). « La mode a une connotation de mouvement à la fois commercial et lié à l’air du temps, totalement à l’opposé de l’image qu’on se fait de la religion ». Pour elle, il est étrange que l’on puisse se réclamer à la fois d’un comportement religieux et le faire dans le cadre de quelque chose qui est connoté encore une fois comme assez superficiel, lancé par des marques commerciales …

« Le mot « modeste » me pose  problème aussi, puisqu’on sait que c’est le terme utilisé par les propagandistes, disons fondamentalistes, qui utilisent ce mot de « modestie« . Ce qui est une façon très politiquement correcte à mon avis de qualifier une obligation que se font certaines femmes, ou qui sont faites à certaines femmes, de prendre sur elles le poids des problèmes de sexualité masculins. La question de modestie n’est pas du tout pertinente ici. Comme le relevait un éditorialiste musulman, on peut s’interroger sur la réalité de la modestie de tenues qui sont totalement ostentatoires » ajoute la sociologue.

« On reçoit des clientes religieuses parce qu’elles veulent pratiquer leur religion et vivre avec leur temps. Elles sont libres et s’assument », répond Annaëlle Assaraf.  Pour elle, leur message est celui de l’apaisement face à la tension actuelle. « On sent qu’il y a deux évolutions parallèles. Il y a une mode religieuse. Mais il y a aussi des femmes qui pensent que la liberté vestimentaire, ce n’est pas forcément être en mini-jupe et en décolleté », ajoute-t-elle.

Une démarche qui complète aussi la pensée de la Iman, cofondatrice de Barsha, qui malgré une évolution plutôt « fâcheuse » de la mise en lumière de la mode pudique, reste plutôt optimiste : « Quand je vois de grandes marques comme Dolce & Gabbana, UNIQLO ou Marks & Spencer [avec leurs collections plus couvrantes, notamment à destination des femmes voilées], c’est une très bonne initiative qui montre qu’elles commencent à adapter leur offre. Elles reconnaissent aussi que ces femmes ont besoin de s’habiller, comme toutes les autres ».

 


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