Un oeil sur mon quartier: Insa Sané

15 Janvier, 2013
Par: Rémi Chervier

Acteur, slameur et écrivain, Insa Sané multiplie les casquettes. Dans son dernier roman «Tu seras partout chez toi», il nous livre sa version de l'immigration africaine vers la "terre promise" française, sous la forme d'un conte moderne. Pour Respect, Insa nous conte son « Sarcelles-Dakar ».

MAJ 12.02.2013

Peux-tu nous évoquer tes souvenirs d’enfance à Dakar, ta ville natale ?

Je crois que j’ai les mêmes souvenirs que gardent les hommes et les femmes de par le monde. Parmi les bons souvenirs, il y a les jeux d’enfants, les bagarres, les bêtises. Parmi les mauvais, il y a les séparations. Contrairement au personnage principal dans mon nouveau roman « Tu seras partout chez toi », je n’ai pas quitté le Sénégal sans mes parents. Ce sont eux qui ont dû partir sans moi. Et je me souviens parfaitement du jour où papa, maman et mon frère ainée sont partis.
Si je suis né un jour, je crois que c’est à cette date. Avec cette épreuve, j’ai appris que le monde ne s’arrêtait pas au quartier résidentiel de Dakar dans lequel j’avais toujours joué. J’ai su, ensuite, qu’on pouvait naître quelque part, grandir ailleurs, aimer sous d’autres cieux, et rêver partout. C’est aussi ce que j’ai voulu raconter dans ce nouveau livre; laissons les racines aux arbres.

Depuis, es-tu retourné là-bas ? Si oui, quelles évolutions as-tu pu constater ?

Je ne suis retourné dans le pays de mon grand-père qu’à la mort de mon père en 1996 ; pour ses funérailles. Déjà le Dakar de mon enfance n’était plus le même, la MTVisation des standards était passée par-là. Et puis, il y a les centres commerciaux, les autoroutes, les péages, les boites de nuit…Et, je dirais que c’est normal ! Qu’y a-t-il de légitime à toujours inscrire cette région du monde dans le fantasme du safari tour ou du monde à la « Fram-çaise » ? Est-ce que notre pays garde encore l’image du béret, de l’accordéon ou des sabots en bois ? La cité aux villas sans portes d’entrée que j’avais connu enfant a laissé la place aux riches demeures où l’on se barricade parce qu’elle a eu à rattraper plus de 50 ans de retard en l’espace de 10 ans.

Peux-tu nous décrire ton Sarcelles ?

Ce Sarcelles, c’est celui auquel fait allusion Christiane Rochefort dans « Les petits enfants du siècle », ce lieu en dehors du lieu qu’imagine par anticipation Georges Orwell dans « Paris au XXème siècle ».

C’est une ville qui mériterait que la France s’en inspire pour exister en géopolitique autrement que par ses interventions militaires en Côte d’Ivoire, en Lybie, en Afghanistan.
Sarcelles a permis à la France d’être le deuxième pays du Hip Hop après les USA. Avec cette culture qui défie les codes, elle a été une vitrine attrayante pour les francophones du monde entier.

Sarcelles, c’est aussi le premier entrepreneur français à sponsoriser des sportifs de la NBA. Donc Sarcelles, c’est Mohamed Dia, Secteur A, l’époque des bandes; ce sont des artistes, des chercheurs et des sportifs tels que Malick Chibane, Fabrice Demonière, ou Philippe Christanval. Pour ceux qui la connaissent vraiment, on ne peut pas parler de cette ville sans citer son optimisme à toute épreuve, son dynamisme et sa rage de vivre.

Quels sont les éléments de cette ville qui inspirent tes écrits ?

Au delà des idées reçues, les éléments de cette ville qui inspirent mes écrits sont les vergers, les forêts avoisinantes, les cours d’eau. Dans « Tu seras partout chez toi », je reviens à ces fondamentaux. Il n’y a pas d’âge pour vivre l’aventure, mais l’enfance ne reste-t-il pas le terreau le plus fertile au fantastique ?
J’ai bâti mes premières cabanes à Sarcelles. Je me suis approprié ma toison de héros grâce à cette ville.
Je crois que les politiques qui se sont succédés à la mairie de Sarcelles – je parle notamment de ceux qui comme Dominique Strauss Kahn – ont fourvoyé l’esprit de cette cité. Demain se construira à partir de nos rêves. Sarcelles n’a jamais cessé de contester, de se révolter, parce que Sarcelles a toujours su rêver.

Dans « Tu seras partout chez toi », tu évoques l’arrivée d’un jeune Africain en Occident ; quelle est la part autobiographique de ce livre ?

Je sais que c’est la grande mode des autobiographies planquées dans des faux romans, mais je n’ai pas su, encore une fois, m’aligner sur cette tendance. Ce roman n’est que la matérialisation d’une conviction née de l’expérience : l’esprit et l’accomplissement n’ont pas de frontières. Tu seras partout chez toi, partout où tu décideras de vivre, partout où tu peux t’épanouir, partout où l’amour se trouve, partout où tes rêves et tes projets pourront croître. Qu’importe les frictions, les luttes, les discriminations, les épreuves.

L’Homme est chez lui là où il a décidé de l’être. N’a-t-on pas planté un drapeau sur la lune ?
Ce sont des conneries que de croire que l’Homme est foncièrement différent d’une région à une autre. Qu’un sol appartient à une ethnie plutôt qu’à une autre. Que l’identité est un concept figé dans le temps ou dans l’espace. Si nous sommes si nostalgiques de nos soi-disant racines, retournons faire de la peinture à Lascaux entre gens bien de chez nous.

Enfin, à aucun moment dans mon dernier roman, je ne parle d’un petit Africain venu chercher la paix aux pays de la liberté. Là encore, ce n’est que le témoignage d’une interprétation dictée par notre vision du monde. La guerre, la nature, les villages, l’exil, sont des termes que l’on associe à l’Afrique (en ignorant toujours la complexité de ce « pays-continent »).

On oublie trop facilement les guerres qui ont ravagé l’Europe, et qui ont fait des millions de déplacés, le siècle dernier ; on oublie les troubles qu’a entrainée la chute du mur de Berlin ; on oublie encore cette période d’exodes pour le travail que traverse notre pays à l’intérieur de ses propres frontières.
Mon personnage principal n’a de sénégalais (et non d’africain) que le prénom.

Peux-tu nous décrire comment se vit la diversité à Sarcelles ?

Quelque chose me gène dans le terme « diversité ». Quel est l’élément de mesure de la diversité. Est-ce que j’appartiens à cette diversité parce que je ne suis blanc, que je suis né ailleurs, que j’aspire à réinventer le monde ? Je suis devenu noir le jour où je suis arrivé en France et aujourd’hui je lutte pour redevenir un homme normal (ni blanc, ni de couleur). Il serait temps qu’on me je juge sur le tas de conneries que je peux dire ! Et puis, je ne sais pas danser ; je ne suis pas un athlète, alors qu’est ce qui me reste de leurs clichés (en plus, je suis plus proche du marron que du noir) ?

C’est bien pour lutter contre ces principes d’un autre temps que j’ai décidé de ne pas renouveler ma carte de séjour, et de vivre désormais comme un sans papier sur le territoire que j’estime être le mien. L’histoire à prouver que la France, quand on l’aime, on la change (Robespierre ne me contredira pas).
A Sarcelles, on n’est pas des Blacks, des Beurs, des Jaunes, des Feujs, des Chrétiens, des Musulmans, des athées, des mots que l’on balance on pensant ne pas blesser, ou des statistiques à ranger dans des cases pour oublier que l’autre existe. A Sarcelles comme ailleurs, on est des hommes, aussi différents qu’identiques dans les choix, les parcours et le devenir.  A Sarcelles comme ailleurs, mon ami, tu seras partout chez toi.

> « Tu seras partout chez toi » - Collection Exprim – Éditions Sarbacane (2012)

 

 

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