Black Power Mixtape (1967-1975) retrace l'évolution du mouvement Black Power de 1967 à 1975 au sein de la communauté noire. Le film associe musique et reportages (des rushs en 16mm restés au fond d'un placard de la télévision suédoise pendant plus de trente ans), ainsi que des interviews de différents artistes, activistes ou musiciens qui sont des piliers de la culture afro-américaine : Erykah Badu, Harry Belafonte, Questlove et Talib Kweli, entre autres.
Un documentaire en neuf chapitres écrit et réalisé par le suédois Göran Hugo Olsson, et coproduit par l’acteur, réalisateur et producteur afro-américain Danny Glover (Louverture Films).
|
Göran Hugo Olsson, réalisateur de Black Power Mixtape
|
Comment avez-vous découvert ces archives ?
Je travaillais sur un autre film, puis, sans vraiment chercher, je suis tombé dessus ! J’ai d’abord trouvé le discours de Stokely Carmichael et l’interview d’Angela Davis, en prison, en 1972. J’étais vraiment scotché. J’ai immmédiatement pensé qu’il y avait matière à faire un film. Et surtout, que c’était un devoir. C’est très important de préciser qu’il ne s’agit pas d’un documentaire sur le mouvement Black Power mais sur la perception de ce mouvement par les Suédois.
Justement, d’où vient cet intêret particulier ?
Le fait que Martin Luther King ait reçu le prix Nobel de la paix, en 1964, en Suède, a mis en lumière le combat pour les droits civiques outre-Atlantique. Les jeunes se sont intéressés au mouvement Black Power. La télévision nationale a envoyé des journalistes suédois explorer le mouvement, constamment décrit par les médias américains ou anglais comme violent et terroriste. L'approche de ces reporters était différente. Ils l'ont vu comme un combat pour la liberté. Beaucoup de gens imaginent que les Blacks Panthers découlent de la violence. C'est faux. Ils viennent du même environnement que le mouvement gay: l'université.
Ça a été difficile à l'époque de rencontrer ces militants ?
Au contraire, ils avaient plutôt un avantage - dont j'ai également bénéficié : celui de venir de loin. Être suédois a permis aux journalistes de poser des questions naïves. Parfois arrogantes. Quand tu débarques de Suède et que tu frappes à une porte en disant : « Salut, nous sommes de Suède, qu’est-ce que vous êtes entrain de faire ? », en retour, les gens sont réceptifs. Les militants ont essayé de leur expliquer au mieux leur combat, parce qu’ils savaient que ces journalistes n’avaient pas l’expérience américaine et qu'ils ne maitrisaient pas la langue. Ils ont dû aller tribunal pour obtenir l’autorisation d'interviewer Angela Davis en prison. Ils se sont beaucoup impliqués. Aussi, au fur et à mesure, ils ont noué des liens avec des figures clés du mouvement. Ils ont suivi son évolution pendant près de 10 ans.
Votre rencontre avec Angela Davis ?
C’est une personne brillante. J’ai un énorme respect pour elle. Sa vie a été hallucinante. Elle s’est battue et continue de se battre. Elle luttait pour les droits de l’homme, et notamment des prisonniers, avant le Black Power, et elle a continué à le faire, après. Elle fait le même travail incroyable depuis tant d’années. J’avais un peu peur, avant de la rencontrer, qu’elle soit distante, mais elle est arrivée, si chaleureuse, drôle... Je me suis un peu senti honteux d’avoir eu cette image d’elle…
Une scène du film que vous appréciez particulièrement ?
Lorsque Angela Davis, en prison, donne une interview à ces reporters suédois (voir extrait ci-dessous). Elle parait très fatiguée à ce moment-là. Le journaliste l’interroge sur la légitimité pour les Black Panthers d'être un mouvement armé. Elle essaye vraiment de faire de son mieux pour apporter une réponse argumentée et claire. Elle le fait si bien ! Ces personnes - Angela Davis, Stokely Carmichael, tous ces militants - étaient extrêmemnt cultivés ; ils venaient tous de l’université. Pour moi, ce sont les esprits les plus brillants de leur génération. Ils ont inspiré beaucoup de gens. Que ce soit sur les questions ethniques, relatives au genre, au handicap…
Les images sont tellement riches qu’on se dit parfois qu’elles se suffisent à elles-mêmes…
Même avec des images de très bonne qualité, on peut facilement tomber dans un film « clostrophobique ». Figé dans le temps et l'espace. Le fait d’ajouter des commentaires contemporains et de la musique permet d’apporter de l’oxygène, un peu d’air frais au contenu. Ça donne une autre dimension au film et permet de l'inscrire dans un contexte.
Un des personnages centraux du film est Stokely Carmichael, pas forcément le plus populaire du mouvement…
Stokely Carmichael a énormément de charisme. On n’a pas pu le mettre dans le film, parce que nous n’avions pas la matière visuellement, mais il ne faut pas oublier comment le FBI et la police harcelaient ces jeunes gens. Ils ont mis en place des moyens démésurés pour détruir le mouvement mais aussi les personnes individuellement. Concernant Stokely, des agents du FBI l’ont appelé et lui ont dit : « Tu quittes le pays ou tu seras tué ». Il a répondu : « Ok, si vous voulez jouer à ça, allons-y » et il a raccroché. Ils ont appelé sa mère et lui ont répété la même chose : « Votre fils quitte le pays ou vous le perdrez… ». Le lendemain, Stokely avait quitté les Etats-Unis et n’y remettra jamais les pieds. Il pouvait faire face à la police, au FBI mais pas à sa mère. Cela montre, non pas à quel point ils voulaient sa disparition, mais à quel point ils le connaissaient, ses relations, et ce lien très fort avec sa mère.
Pourquoi « mixtape » ?
En opposition à remix, ce que je ne voulais pas faire. Je respecte énormément les gens que l’on peut voir à l’écran et également ceux qui ont tourné ces images. Je ne voulais pas déformer leur travail. J’ai voulu garder un coté brut, « untouched ». Du moins, c’est l’impression que j’ai voulu donner pour garder au maximum l’émotion des images originales. En réalité, il y a eu beaucoup de travail. A la base, nous avions 20 heures de rushs de très bonne qualité, et environ 40 heures exploitables.
Le mot de la fin ?
Lire un livre sur Angela Davis donnera beaucoup plus d'infos que n'importe quel film. D'un autre côté, entendre et voir Angela parler, c'est un peu comme la rencontrer. Ça n'a pas de prix. Les livres sont indispensables mais les films permettent de toucher une plus large audience, tout en allant en profondeur. Et en plus, il y a de la musique ! Et de la bonne musique! Ce film est une porte d’entrée dans cette partie de l'histoire. Si je peux permettre à des gens de s'y intéresser, je suis content, j'aurais gagné mon pari.
Photo panoramique : De gauche à droite : Eldridge Cleaver, Angela Davis, Stokely Carmichael. D.R.
â–º The Black Power Mixtape au cinéma dès le 16 novembre. En savoir plus : blackpowermixtape.com























