L’égalité des citoyens face à la mort est loin d’être une évidence, encore moins une réalité. En témoignent les situations douloureuses vécues par de nombreux musulmans, qui, faute de carrés confessionnels dans les cimetières, n’ont pas d’autres choix que de se faire enterrer dans leur pays d’origine, ou en France, mais dans des conditions qui ne respectent pas leurs rites religieux.
Le « carré musulman », késako? C’est un espace, dans les cimetières, réservé aux morts musulmans - en adéquation avec les prescriptions religieuses : regroupement des sépultures en un même lieu, orientation vers La Mecque. La France compte environ 80 carrés. Faute de places, 80% des défunts sont donc inhumés dans leur pays d’origine.
Jusque dans les années 80, la question du lieu de l’enterrement ne se posait pas vraiment. « C’était souvent un choix de se faire enterrer au pays » rapporte Yvan Gastaut, chercheur. Trente ans plus tard, la donne a changé. « Les immigrés se sont mis à penser leur sépulture sur le sol français. Leurs familles se sont construites en France. Et logiquement, la question de construire leur mémoire et de s’enraciner s’est posée. Là, on a réalisé que la France n’avait rien prévu pour accorder à ces populations d’être enterrées ici, selon leurs convictions spirituelles » explique Omar Samaoli, directeur de l'Observatoire Gérontologique des Migrations en France (OGMF).
« Ce problème touche de nombreux Français, dont les jeunes, souligne Jamel El Hamri, étudiant. J’ai perdu un ami en juin 2008. Je n’ai jamais pu me recueillir sur sa tombe. Faute de place, il est enterré dans un village au Maroc ». En France, les lieux de sépulture sont sous l’autorité des maires ; les cimetières sont soumis à un principe de neutralité confessionnelle, conformément à la loi de 1905. Trois directives ministérielles (1975, 1991 et 2008) ainsi que le rapport de la commission Stasi sur la laïcité (2003) encouragent cependant les communes à installer des carrés confessionnels. Seulement, pas d’obligation, tout dépend de la (bonne) volonté politique locale : les circulaires n’ont pas d’effets contraignants.
A Goussainville, les musulmans ont leur carré depuis avril 2010. « Sa création n’a pas suscité de débat, précise Badr Slassi, adjoint au maire. La décision a été prise en conseil municipal. Une étude de sol a été réalisée, pour s'assurer qu’il n’y avait pas de nappes phréatiques. Quant à la délimitation des tombes, elle s’est faite en consultation avec l’association cultuelle musulmane locale. On a simplement expliqué aux habitants pourquoi on créait cet espace ». Depuis, des demandes, auxquelles la mairie ne peut répondre, affluent également des communes voisines. Pour M. Slassi, il faut passer par la loi pour contraindre les élus, si besoin, à créer un carré musulman.
« L’accès au carré devrait être un droit, affirme Catherine Wihthol de Wenden, directrice de recherche au CNRS. Ce thème va devenir central avec le vieillissement de l’immigration. Ne pas pouvoir se faire inhumer près de sa famille et de ses proches, dans le respect de ses croyances, entraîne un profond sentiment de rejet ; c’est vécu comme une discrimination ». Un refus perçu comme un frein au sentiment d'appartenance nationale. « Lorsqu’un mort est enterré dans son pays d’origine, l’inscription de la chaîne générationnelle est rompue, poursuit Claudine Attias-Donfut, directrice de recherche à la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV). Se faire inhumer en France, c’est couper avec les ancêtres mais penser aux générations futures. Cela enracine fortement les générations suivantes ».
Pour Atmane Aggoun, docteur en sociologie, « les élus prétextent souvent un manque d’espace ou se réfugient derrière l'alibi de la laïcité pour justifier l'absence d’aménagements ». Pourtant, être enterré selon ses convictions religieuses ne remet pas en cause le principe de laïcité : les tombes, en tant qu’espace privé, peuvent exprimer la volonté du défunt.
Rémy Schwartz, conseiller d'Etat, estime que « la laïcité induit le respect de la volonté du défunt». Il ajoute qu’avec le dispositif actuel, il est tout à fait possible de répondre aux souhaits des familles mais reconnaît qu’une ambiguïté demeure : « Il n’est pas possible de refuser à quelqu’un d’être enterré dans un cimetière communal. Mais une personne n’a pas le droit de refuser d’être enterré à coté d’une tombe qui ne serait pas de la même religion ». Faut-il donc changer la loi ? Pas nécessairement selon Marinette Bache, présidente des services funéraires de la Ville de Paris. « Il suffit de pas grand chose pour que les directives ministérielles prennent force de loi. Lorsque les élus souhaitent traiter cette question, ils le font très bien avec les représentants des cultes et les assocations locales».
La France compte aujourd'hui entre 5 et 6 millions de musulmans. « Qu'allons nous faire de nos morts? s'insurge Yamina Benguigui, adjointe au maire de Paris, en charge des droits de l'Homme et de la lutte contre les discriminations. Les Français de culture musulmane ne sont plus des travailleurs en transit. Et l'inhumation est un acte fondamental de l'intégration de ces populations. Faut-il qu'ils retournent dans un pays où ils n'ont jamais vécu? Pour l'adjointe au marie de Paris, il est temps que les pouvoirs publics se saisissent du problème. Et vite. Dans l'attente, Yamina Benguigui entend envoyer prochainement une lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur «pour demander une évolution de la loi sur les cimetières». A suivre…





















