Genèse de K-Cendres ?
J'ai publié, en 2010, un livre intitulé "Fly Girls", avec la rappeuse Sté Strausz. L'idée était de réunir au travers d'un recueil de textes les parcours de femmes qui ont fait la culture Hip Hop en France depuis le début des années 80. On a réalisé beaucoup d'entretiens et je voulais que mon prochain roman s'inscrive dans cet univers. J'étais fasciné par les rencontres qu'on a faites : des femmes fortes, déterminées, engagées, de vraies héroïnes littéraires. J'ai commencé à écrire le roman au même moment.
Pourquoi ce titre ?Je voulais cultiver une ambiguité autour du personnage de K-Cendres. Existe t-elle ? Quel est son parcours ? La page Facebook alimente son personnage : on y trouve des photos de ses concerts, des témoignages de ses fans, des covers de ses albums, des sons… Je voulais que son blaze soit dans le titre, un peu comme si le livre était une biographie de l'héroïne. Ensuite il y avait les sonorités, qui sont importantes pour moi dans l'écriture d'un roman, et dans celui-ci en particulier. Je voulais que le texte soit mélodique, sonore. Le titre "K-Cendres" est le reflet de mon personnage : des syllabes en rupture, une cassure.
Pourquoi le milieu du rap ?
Pendant les entretiens pour Fly Girls, je ressentais chez tous les pionniers du mouvement cette même amertume. Oui le système et les institutions ont permis au Hip Hop de monter sur de grandes scènes ou de défiler sur des podiums, de se montrer dans des galeries, d'être étudié, filmé. Mais à quel prix ?
Le business a dépouillé les arts urbains de leur substance, et la plupart des voix issues de cette culture ont fini par se cantonner aux enjeux d'une société contre laquelle elles cherchaient à s'élever au départ.
Pour moi le hip hop, c'est un vecteur de messages forts. Le mythe de Cassandre, cette prophète visionnaire issue des tragédies grecques, condamnée à voir l'avenir sans que personne ne la croit jamais, m'a paru cohérent avec ce qu'on vit aujourd'hui : le rap ne délivre plus de messages que dans de rares cas, il est devenu un divertissement, au même titre que la pop. On a neutralisé les visions de la rue, comme si les institutions avait récupéré le hip hop pour mieux l'endormir.
La Cassandre que j'ai voulu défendre à travers le roman est avant tout une artiste en connexion profonde avec la société autour d'elle, mais qu'on instrumentalise pour en faire la poule aux oeufs d'or… C'est une façon de critiquer les rouages d'une industrie violente, où les artistes sont broyés dans un système binaire : il y a ceux qui marchent et ceux qui ne marchent pas. Les visions, les messages, passent au second plan, c'est triste. Bien sûr ce n'est pas propre au milieu du rap uniquement, mais c'est pour moi le mouvement qui prônait le plus d'idéaux (Peace, Love, Unity and Having fun), et qui a été le plus sali par le business.
Les femmes, héroines de vos romans ?
De manière générale, je trouve qu'il n'y a pas beaucoup de déclinaisons romanesques de la femme en littérature. Dans les romans, la femme doit toujours être source de vie : elle doit être la pulsion de vie, c’est souvent elle qui porte le héros, voire qui le sauve de ses mauvais choix. C’est un tabou avec lequel on transige peu. On ne fait pas du fun avec ça, pas plus que du glauque : on ne fait ni rire ni souffrir avec la sexualité des femmes, on ne divertit pas avec, parce que la femme ne peut pas devenir un modèle d'hédonisme qui irait contre la vie. Elle s’inscrit dans le schéma reproductif, exclusivement, et ça je l'ai ressenti à travers les réactions quand j'ai publié mon premier roman, "Je reviens de mourir". C'est comme si la société (en l'occurrence ses écrivains), voulait garder l'héroïne littéraire prisonnière de son utérus. J'aime explorer des personnages féminins, proposer des entités faillibles, friables, bancales. Parce que c'est là que se trouve la vie, à mon sens, dans les interstices de cette fragilité là.
K-Cendres, symbole de la jeune fille moderne ?
Il y a dans la tragédie du mythe de Cassandre quelque chose de commun à toutes nos solitudes, quelque chose de très contemporain. Alexandra est une création générationnelle, au delà du clivage fille/garçon : on se perd les uns les autres dans un monde où les apparences règnent sur nos relations. Alexandra cherche à vivre quelque chose de vrai dans un monde de strass et de paillettes, comme chacun de nous. Quitte à se broyer dans cette quête.
â–º K-Cendres (Editions Sarbacanne – Collection Exprim'), Septembre 2011.






















