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Elections tunisiennes: «Il va falloir du temps, nous n’avons jamais été libres»

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21 Octobre, 2011
Par: Ramsès Kefi

A deux jours des élections, prévues ce dimanche, la Tunisie retient son souffle. Ambiance depuis Manouba, à quelques kilomètres de la capitale tunisienne.

Des bruits de klaxons résonnent aux abords de Manouba, à quelques kilomètres du centre-ville de Tunis. Kadhafi est mort, et quelques Libyens jubilent.

« Allez faire votre Révolution chez vous ! » lance un chauffeur de taxi. Une voiture de police détale à toute berzingue. La portière du conducteur n’est même pas fermée. A deux jours des élections, prévues ce dimanche, la Tunisie retient son souffle. La peur que les choses tournent mal. Alors, au cas où, le Carrefour Market de Manouba fermera ce week-end, tandis que certains commerçants ont déjà prévu des rideaux de fer. « Comme si une deuxième Révolution allait éclater » m’explique Khalil, qui m’assure que tous ses voisins se sont rués sur les produits de première nécessité, et qu’à ce rythme, il risque de ne pas rester grand-chose.

Ici, la campagne électorale continue tant bien que mal. Une jeune fille tend un tract du parti islamiste Ennahdha à Khalil, étudiant en gestion. Il ne le prend pas. Comme s’il s’attendait à ma question, il ouvre son sac à dos, d’où il tire plus d’une cinquantaine de tracts, dont trois d’Ennahdha :

« C’est bon, je crois que j’ai ce qu’il me faut ». Khalil votera pour le Congrès Pour la République (CPR) de Moncef Marzouki, opposant historique au régime de Ben Ali : « Il n’a collaboré avec personne. Avec lui, si tu veux aller à la mosquée ou boire une bière, tu es libre. C’est pour ça qu’on a fait la Révolution non ? ».

Nous nous asseyons dans un café. La mort du guide Libyen a supplanté le scrutin de dimanche. Au moins momentanément. Les images diffusées par les chaînes d’information arabes sont violentes. « J’espère qu’ils vont rentrer chez eux, il y en a marre. C’est à cause de leur argent que les prix ont augmenté ici. Ils nous empêchent de vivre chez nous » lance un vieil homme. Khalil sourit. Il allume son ordinateur portable. « Regarde ça ». Il surfe sur Facebook, allant de page en page. Il me montre des petites séquences vidéo, qui prouveraient que les anciens lieutenants de Ben Ali tirent encore les ficelles de l’embryonnaire scène politique tunisienne.

« A part le CPR, beaucoup de partis achètent des voix, surtout à l’étranger » m’explique-t-il. Dans les sondages, le CPR arrive troisième, derrière le PDP (Parti Démocratique Progressiste) et Ennahdha. « Si nous ne sommes pas premiers, c’est parce que les Tunisiens n’ont pas tout compris de la politique. Il va falloir du temps. Nous n’avons jamais été libres ».

Marhane, un ami de Khalil, nous rejoint. A 24 ans, il ne travaille plus depuis deux semaines. Son oncle lui a promis une place de serveur pour le mois prochain. Il attend. Dimanche, il assure qu’il n’ira pas voter : « Les jeux sont déjà faits. Les barbus devant et les anciens collaborateurs du régime juste derrière ». Il soupire. Il me raconte qu’il a écumé des meetings et qu’il n’y a pas besoin d’aller jusqu’à l’étranger pour voir les partis acheter des électeurs :

« Tu crois quoi ? Qu’en quelques mois tous les anciens réflexes ont disparu ? Certains t’achètent même avec un sandwich. Avant même les résultats, tu verras le nombre de scandales. 107 partis ! C’est de la folie ». Demain, son petit frère, qui étudie à Tunis, rentrera chez ses parents à Jendouba, dans l’ouest du pays. « C’est plus prudent ». Il craint que la capitale ne s’embrase, et surtout, de manquer de provisions si la situation se dégrade : « Je n’ai pas d’argent pour deux si ça explose. Il ne doit pas prendre de risques. Il a un avenir lui ».

La nuit tombe sur Manouba. Khalil s’en va, Marhane me propose de faire un bout de chemin avec moi, puisque nous allons dans la même direction. Il m’avoue que pour dimanche, sa décision n’est pas définitive : « Parfois, je me dis que c’est dommage de ne pas voter après tout ce que nous avons fait ». Il allume une cigarette, qui le fait toussoter. « Tu es dans quel camp toi en fait? ». Il s’arrête une minute pour regarder les affiches des partis : « Je crois que je préfère encore les Islamistes à ceux qui ont mangé avec l’ancien régime».

Sur le chemin, une dame nous distribue des tracts. Un parti inconnu. Marhane discute avec elle:« Tu me proposes quoi ? ». Elle rigole : « Prendre soin de la Révolution parce que de la dictature de Ben Ali à une autre, il n’y a qu’un pas ». Il acquiesce. Son téléphone sonne. Il doit rebrousser chemin. Il me salue. Avant de partir, je lui demande si la dame l’a finalement convaincu. « Pas vraiment. Mais regarde la qualité de leur papier. Ça se voit qu’ils sont fauchés, comme le peuple. C’est un bon point pour eux ».

 
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Groupe de l’économie sociale et solidaire, investi dans les domaines de l'aide sanitaire et sociale, de l’insertion, du développement durable et de la presse citoyenne.