|

Ahmed, 25 ans, né à Tunis, est arrivé à Paris en 2010. ©R.Kefi
|
Ahmed, 25 ans, né à Tunis, est arrivé à Paris en 2010. Quand l’insurrection éclate, il avoue ne pas s’être attendu à voir chuter le régime. Et puis, les choses se sont accélérées. Ben Ali, l’ex-dictateur, s’enfuit et, le 23 octobre prochain, les Tunisiens sont invités à définitivement tourner la page en élisant une Assemblée Constituante. Un scrutin historique, mais complexe.
107 partis en lice
Tandis qu’il me jure « qu’il ne manquerait ce rendez-vous pour rien au monde », Ahmed m’explique qu’il ne comprend pas grand-chose à la campagne électorale, et plus largement à l’embryonnaire scène politique tunisienne. 107 partis sont en lice, et à vrai dire, proposent la même chose : démocratie, liberté et pour les expatriés, plus de reconnaissance. « Tu voterais qui à ma place, franchement ? » me lance-t-il, un peu gêné, mais le regard amusé.
Titulaire d’une licence de Tourisme, Ahmed est pizzaïolo dans les Yvelines. En attendant mieux. Il a connu les affres de la dictature. Pourtant, il appréhende les urnes. Il aurait aimé que cela se passe autrement, mieux saisir les enjeux. Il n’envisage pourtant pas de voter blanc et, à deux semaines de l’échéance, estime que les partis n’ont pas vraiment joué le jeu :
« Qui pourrait se retrouver entre tous ces partis ? Tu imagines 100 partis en France ? Quand tu vas sur Internet, ils se tirent tous dans les pattes ». Les aléas des décennies de dictature. D’ailleurs, la campagne ne s’est presque jamais joué sur des idées, plutôt sur des scandales : qui a collaboré avec l’ancien régime ? Qui est corrompu ? Qui fera alliance avec les islamistes ?
Ennahdha donné vainqueur dans les sondages
Entre deux gorgées de café, il me dit qu’il parlera de tout ça avec sa famille, là-bas, en Tunisie. « Car malgré tout, il doit bien au moins en avoir un de bon ». Beaucoup de partis novices, et d’autres, un peu moins. Comme Ennahdha, le parti islamiste donné vainqueur dans les sondages. Accusé par ses détracteurs de tenir un double discours, son leader, Rached Ghannouchi assure pourtant que son mouvement n’est pas obnubilé par le pouvoir et surtout, qu’il est parfaitement soluble dans la démocratie.
Dans deux semaines, Sabrine, 28 ans, née à Paris et cadre dans les ressources humaines, votera pour les islamistes de Ennahdha. Un choix qu’elle qualifie de cohérent pour une « Tunisie économiquement en perte de souffle et d’identité ».
Elle me raconte l’histoire du parti. L’exil de ses cadres, et son opposition à la dictature: « Le PDP (centre gauche, dauphin d’Ennahdha dans les estimations) par exemple a toujours collaboré avec Ben Ali. Vous saviez que ce parti était autorisé sous la dictature ? Tout est dit ». Et m’évoque une orientation politique qu’elle cache à ses proches, qui ne comprendraient pas qu’une fille comme elle penche vers « les barbus ».
Quand je lui propose de faire une photo, Sabrine refuse : « En France ou en Tunisie, il n’est pas bon d’avoir l’étiquette d’islamiste ». La jeune femme réfute qu’Ennahdha se sert uniquement de considérations émotionnelles et identitaires pour séduire : « Il n’y a pas de miracle, si tu n’as pas de programme, la religion ne te sauvera pas ».
Elle est allée à des meetings d’autres partis pour se faire une idée, ici, à Paris. Rien. « Le feeling n’est pas passé ». Elle me raconte qu’elle les trouve trop élitistes, trop loin des aspirations populaires : « Ce n’est pas le programme pour les franco-tunisiens qui m’intéresse, mais pour les gens là-bas. Pour nous les binationaux, tous les partis racontent la même chose, mais la Constitution n’est pas vraiment pour nous, car nous avons une deuxième maison au cas où ».
Originaire de Kasserine, dans l’ouest tunisien abandonné, elle préfère éviter d’employer le mot islamiste, trop péjoratif. Elle préfère conservateur. Son téléphone sonne. Elle doit s’en aller. « De toute façon, même si Ennahdha remporte la majorité, il ne pourra pas gouverner seul. C’est la Révolution de tous les Tunisiens ».