Interview extraite de Respect Mag "100% Noirs de France, en kiosque et sur respectmag.com (voir en bas de page)
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EN KIOSQUE
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Quelle est votre approche de cette histoire des Noirs de France ?
Leur présence dans ce pays, malgré un certain nombre de travaux remarquables depuis une trentaine d’années, souffre d’un déficit d’informations et de points de repère. Ce travail montre les moments charnières avec ses flux et reflux depuis le XVIIe siècle. Par méconnaissance, cette histoire fait essentiellement l’objet de fantasmes.
Un exemple ?
Les tirailleurs sénégalais auraient été de la « chair à canon » durant la guerre 14-18. C’est une mythologie au sens statistique. Les régiments africains et antillais ont eu, proportionnellement, moins de morts au combat que de nombreux régiments blancs métropolitains de Bretons ou d’Auvergnats. Il nous faut regarder la vérité de l’histoire qui est, évidemment, bien plus complexe que les mythologies des uns et des autres. En même temps, nous avons besoin de mythes pour nous construire, pour construire nos identités collectives.
Les Noirs sont pluriels, les trajectoires disparates. N’y a-t-il pas plusieurs histoires ?
Les approches dominantes ne les lisent pas comme une grande histoire, car les travaux sont parcellaires. Généralement, elles portent sur les communautés ou les populations nationales ; elles étudient la présence des Maliens, des Guadeloupéens, des Comoriens… Elles ne mélangent pas, ne croisent pas, non plus, l’histoire militaire et culturelle, l’histoire antillaise et africaine de l’immigration, celle des sportifs et celle des travailleurs, celle des mouvements politiques ou littéraires qui se recoupent ou s’opposent en fonction des générations.
Nous avons voulu créer le lien qui permette d’appréhender une histoire des Noirs, du Code noir au Code de la nationalité, dans une dynamique globale. Jusqu’à présent, la problématique des « Français noirs » n’a pas été posée sur la continuité. Or, comprendre l’histoire d’un peuple, c’est regarder ses héritages d’une génération à l’autre. La condition noire dans notre pays est le fruit de cet héritage. Et comme il n’y a pas qu’une seule manière d’hériter, il y a plusieurs façons d’être Français et Noir.
Cette question en France est plus ancienne qu’on a tendance à le penser?
C’est une présence sur quatre siècles. Je dis bien quatre siècles. La problématique dépasse la seule question de l’immigration. Elle n’est pas à la périphérie mais au centre de notre histoire nationale, celle de la colonisation, et bien entendu, celle de l’esclavage. Le passé des Sénégalais, des Guyanais ou des Malgaches fait partie de notre histoire commune d’aujourd’hui, intimement française. 25000 Noirs ont vécu en France métropolitaine au XVIIIe siècle. Soit beaucoup plus que des personnes de confession juive ou de migrants portugais, italiens, espagnols. Aujourd’hui, Blaise Diagne est l’un des rares députés noirs à être un peu connu (et encore !). Ils ont pourtant été plus de 90 Afro-antillais à siéger au Parlement depuis 1870. Beaucoup de nos concitoyens n’envisagent pas le Noir comme un Français. Tout simplement. C’est en mesurant cette ignorance que nous comprenons ces replis et rejets.
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Premier congrès des écrivains et artistes noirs organisé à la Sorbonne par Présence africaine en 1956. Georges Duhamel, président de l'Alliance française, était invité. Photo de droite : Marche de 1998 pour commémorer l'esclavage et son abolition. Photos: ©ROGER-VIOLLET/SAMUEL NJA KWA |
Qu’est-ce qui explique cette forte méconnaissance ?
En tout premier lieu l’état, qui a toujours considéré cette histoire comme celle d’une «minorité», sans lien avec notre identité collective. Ensuite, la République ne parle pas de particularismes, et passe du même coup à la trappe cette dimension d’elle-même. Elle n’en parle pas, car «il ne faut pas en parler».
Troisième dimension qui explique cette méconnaissance: les Afro-caribéens et les populations de l’océan Indien entretiennent souvent eux-mêmes des mythologies et une histoire «refabriquée» pour conforter leur manière de voir le monde et leur situation sociale actuelle.
Est-ce que la Négritude était représentative des Noirs? Non, pas à l’époque. Sous Vichy, les Noirs ont-ils vécu l’enfer ? Non, ce fut même une époque paradoxale. Pourquoi la France a-t-elle attiré tant d’Afro-américains ? Sans doute parce que l’on était plus libre ici qu’ailleurs.
La domination et le déni induisent un besoin de lectures positives...
Certes ! Mais il faut resituer ces lectures dans leur vérité historique. Le combat contre la domination est capital. Mais il ne doit, en aucun cas, répondre à l’ignorance par le mythe ! Cette histoire n’est pas faite que de douleur. Il y a eu des moments de bonheur partagé. Dans les années 30-40, la France était, pour les Afro-américains, le second pays des Blacks et Joséphine Baker chantait : « J’ai deux amours, mon pays et Paris ».
La génération actuelle souffre d’une absence de transmission...
Oui, mais pas seulement les Afro-caribéens. Ce travail est, certes, avancé chez les Français maghrébins qui commencent à posséder une histoire transmise. Un collègue me faisait remarquer que le décalage entre la marche de 1983 et celle de 1998 est à peu près celui de la mémoire et de l’histoire **.
La France est entrée dans l’œil du cyclone car les Noirs de France ont compris que leur histoire se construit et s’écrit désormais ici. Le romancier Alain Mabanckou dit fort justement: «Nous n’avons plus de bled, mais pas encore de pays!». C’est représentatif de la génération actuelle.
*Noirs de France, diffusion à partir du 5 février à 22h sur France 5
Il faut des espaces pour s’exprimer et se réaliser...
Les Noirs ne manquent pas d’espaces d’expression. Mais attention, cela ne veut pas dire que leur parole soit entendue. Il reste à trouver la manière ou la stratégie pour être audible... C’est l’enjeu d’aujourd’hui.
La problématique noire est désormais posée politiquement. Un pas décisif?
Non, car nous sommes dans une phase de repli. La France en a connu. Entre 1799 et 1848, les Noirs ont été expulsés par Napoléon et on note une forte diminution de leur présence jusqu’à l’abolition de 1848.
Les années 30, 40 et 50 sont riches de luttes sur cette question, bien plus qu’aujourd’hui. La génération actuelle assume le combat pour l’égalité. Elle l’a placé sur le terrain politique, contrairement aux aînés.
La demande d’égalité est mature par rapport à l’héritage historique, après plusieurs générations de présence. Un effort important reste à faire pour replacer les luttes d’aujourd’hui dans la continuité de celles d’hier. Nous ne sommes pas sur un terrain vierge. Nous n’inventons rien, nous continuons à écrire, modestement, une page de cette histoire aujourd’hui.
* Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine.
** 1983 : Marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée «marche des Beurs» par les médias. 1998 : marche silencieuse du 23 mai à l’initiative d’organisations antillaises pour commémorer les 150 ans de l’abolition de l'esclavage.
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