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- Maudy Piot : fondatrice et présidente de l’association « Femmes pour le dire, femmes pour agir ». Psychanalyste et psychothérapeute. Aveugle depuis 12 ans.
- Angelina Tezanou : auteur-compositeur-chanteuse, conseillère à Pôle emploi. Aveugle depuis l’âge de 7 ans.
- Evgen Bavcar : docteur en philosophie, chercheur au CNRS. Photographe et critique d’art. Aveugle depuis l’âge de 12 ans.
- Mason Ewing : Styliste, producteur. Aveugle depuis l’âge de 14 ans.
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Respect Mag : quelle différence entre la vue et le regard ?
Maudy Piot : on peut perdre la vision mais on ne perd jamais le regard. Je sens les couleurs par le toucher. Bien sûr, ce n’est pas aussi précis qu’un voyant mais quand je touche un tissu, je sens s’il est dans les sombres ou dans les clairs. Je crois qu’on développe à notre insu une autre reconnaissance.
Angelina Tezanou : quand on a perdu la vue, on est en représentation constante. Il y a autre chose à part le nerf optique, une autre façon de voir les choses qu’on n’a pas encore réussi à rationnaliser. Je vois tout le temps.
Eugène Bavcar : lorsqu’on parle des aveugles nés, on n’a même pas de registre disponible concernant leur façon de percevoir et de voir. Il nous faut trouver des registres, des dictionnaires avec lesquels on passe d’une logique à l’autre.
De quelle manière êtes-vous perçus par les autres ?
Maudy Piot : le handicap n’est pas notre identité. Nous sommes d’abord des femmes, avec des compétences et nous sommes autrement capables de réaliser les actes de la vie quotidienne.
Angelina Tezanou : j’aime qu’on voie que je suis une femme, jolie, fière de l’être, africaine. Mais je pense que les gens voient d’abord ma canne blanche, hélas. Ensuite, ils voient peut-être ma couleur de peau et, en dernier, que je suis éventuellement une femme. J’aimerais renverser cet ordre.
Maudy Piot : tu as de la chance qu’on voit en dernier que t’es une femme. Pour ma part, on ne voit que le chien et ça, c’est encore pire. Les gens parlent, lui va remuer la queue et moi je n’existe quasiment pas. On est rejeté parce que l’autre n’apprécie pas qu’on ne soit pas dans la norme sociale. Mais la différence doit être positive et pas négative.
Parce que vous êtes aveugles, avez-vous plus le souci de la perception de l’autre ?
Angelina Tezanou : j’ai perdu la vue progressivement donc j’ai toujours la notion de l’esthétique. Je suis coquette à l’extrême parce que je tiens à mon image et que mon métier d’artiste me pousse à accepter des regards sur moi. Si j’ai un petit défaut, on va tout de suite dire « c’est parce qu’elle ne voit pas ». Mon apparence est très importante puisque c’est la seule chose qu’on sait de moi sans me parler. Forcément, j’ai envie d’être à mon avantage car je pense que je suis une personne très bien et j’ai envie que ça se voit.
Maudy Piot : on sent quand même si le regard de l’autre est affectueux ou s’il juge. Mais, ce qui est très intéressant, c’est que nous sommes exposés à vos regards et que cette exposition-là, on ne sait pas comment vous allez l’interpréter. « Ah, ben elle a mis trop de rouge à lèvres », « elle est aveugle, quand même, elle pourrait être plus discrète ». On a la sensation que lorsqu’on est en situation de handicap, il faudrait être lisse, parfait pour pouvoir plaire à l’autre. On n’est ni lisse, ni parfait. On est d’abord des personnes avec nos défauts physiques, nos exigences, nos exagérations.
Eugène Bavcar : c’est bizarre que les gens de la télévision se soient rendus compte si tard qu’ils sont dans la même position que nous, c’est-à-dire vus sans pouvoir regarder. Ce qui compte, c’est cette réciprocité des regards et l’égalité.
Et vous, comment regardez-vous les autres ?
Angelina Tezanou : au niveau de ma profession de conseillère de l’emploi, ma cécité arrange les gens en face de moi. Je ne les juge pas sur l’apparence et je vais directement à l’essence. Je n’ai pas le regard des autres, des préjugés.
Eugène Bavcar : c’est ça, tu as ton propre regard. Il y a un hôpital à Pékin où seuls des aveugles travaillent comme acuponcteurs. Pourquoi ? Parce que les gens ont l’impression qu’ils ne les voient pas lorsqu’ils manipulent leur corps. Ils se sentent plus libres.
Angelina Tezanou : c’est ce genre de chose que je vis.
Eugène Bavcar : au nom de qui on regarde quelqu’un ? C’est ça le problème. Parce que nous, on nous oblige à regarder comme les autres. Et moi je lutte contre ça.
Mason Ewing : quand je rencontre quelqu’un dans le métro, je fais exprès de le faire parler. Rien qu’à l’intonation de la voix, je sais si la personne est noire ou blanche, mince ou ronde.
Angelina Tezanou : il m’est arrivé de rencontrer des hommes qui me disent « Touche mon visage pour savoir comment je suis ». Ça me fait rire ! Je ne touche le visage que dans l’intimité.
Mason Ewing : parfois je comprends même mieux le visage d’une personne sans le toucher.
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A découvrir dans le nouveau Respect Mag : [TABLE RONDE] Des aveugles faces aux couleurs de peau. Comment perçoit-on sa couleur et celle des autres quand on ne la voit pas ? La cécité empêche-t-elle le racisme ? Échanges made in Respect. â–º Voir le sommaire du magazine â–ºPoints de vente I S'abonner en ligne à Respect Mag
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