Vous êtes considéré comme un des héros de la révolution (il coupe!)
Je ne me considère pas du tout comme un héros mais j’y travaille. Et je pense être sur le bon chemin pour le devenir dans 30 ou 40 ans.
Comment s’est fait le passage de la prison au gouvernement ?
J’ai été très pragmatique en acceptant tout de suite ce poste de secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports parce qu’il me permettait d’être proche des membres du gouvernement et d’être là où les décisions se prennent. Et c’était très important que l’un d’entre nous soit dans le gouvernement pour être garant de nos revendications.
Ici, une partie de la blogosphère vous a beaucoup reproché d’accepter de siéger dans un gouvernement aux côtés d’anciens dignitaires du régime Ben Ali ?
Oui ! Mais je suis bien plus utile et efficace à l’intérieur du pouvoir qu’en dehors. Je rends compte aux Tunisiens de ce qui s’y passe. Et puis, de toute façon, il fallait que ceux qui ont fait la révolution y soient. J’ai assumé mon rôle jusqu’au bout.
Justement, dès le premier conseil des ministres, vous rendez compte instantanément des débats sur Twitter. Vous allez continuer?
Pas exactement de cette manière !La première fois, j’étais un peu pirate dans le sens où je n’ai pas demandé la permission. Au second conseil des ministres, on m’a gentiment demandé d’attendre la fin pour twitter. Donc dorénavant, c’est que je vais faire.
Pourquoi?
J’écoute. Les autres ministres m’ont convaincu que ce n’est pas une bonne stratégie de communication. Des erreurs peuvent être faites et nous n’avons aucune marge pour rectifier. Bref, cela pouvait être source de désinformation.
Est-ce que c’est une web-révolution?
Non, Internet a servi de support à la révolution. Que s’est-il passé ? Des manifestations ont eu lieu à Sidi Bouzid et en l’absence de support classique comme la presse, nous avons relayé la révolte. Internet est le support de notre révolution. Sans médias, ni relais, point de révolution. C’est essentiel. Même avec la mobilisation de tous les réseaux et modes d’expression sur le web, la révolution a tardé et a eu beaucoup de mal à se faire. Ce que tout le monde oublie aujourd’hui, c’est que nous avions essayé à plusieurs occasions, notamment lors des soulèvements dans le bassin minier de Gafsa en 2008.
L’expérience tunisienne va servir dans le reste du monde arabe ?
Absolument ! Egypte, Bahreïn…Sur Internet, pas de frontières. Nous sommes tous ensemble. C’est la même révolution qui continue et se déroule un peu partout dans le monde arabe. Elle a commencé en Tunisie un peu par hasard car elle aurait pu démarrer ailleurs.
En Egypte, Moubarak a coupé le pays d’Internet. Ce que, curieusement, Ben Ali n’a pas fait ?
Ben Ali s’est fait avoir. La censure pensait toujours avoir la maitrise de l’information sur le web. Or nous avons appris à maitriser la censure. Nous savions la déjouer et se retourner contre elle.
L’attente de la jeunesse est immense. Qu’allez-vous faire?
La priorité est l’organisation d’élections présidentielles libres et démocratiques. Mon poste à la jeunesse et aux sports, c’est uniquement pour gérer les affaires courantes. Eventuellement, si je peux améliorer les maisons des jeunes en très mauvais état, je le ferais. Mais l’objectif reste d'organiser des élections le plus rapidement possible. Tout le gouvernement s’y attèle. C’est son seul objectif.
Dans quel délai ?
On parle de six mois mais une commission indépendante va statuer. Nous n’allons pas interférer dans son travail.
Des manifestants continuent toujours de réclamer le départ des anciens du régime comme le Premier ministre Ghannouchi. N’ont-ils pas raison ?
Pour mener à bien la transition, il faut avoir des hommes qui maitrisent la gouvernance et les arcanes de l’Etat. Mohamed Ghannouchi est quelqu’un d’intègre. Tout le monde s’accorde là-dessus. Il avait même pris ses distances vis-à-vis de Ben Ali. Soyons pragmatique !
Il faudra travailler avec les RCDistes ?
(Ndlr : Nom donné aux partisans de Ben Ali en référence à son parti RCD - Rassemblement constitutionnel démocratique)
Nous sommes obligés. Ils sont partout dans l’administration. Et les ‘’Rcdistes’’, pour la plupart, ne sont pas des éléments actifs. Ils étaient contraints. Ensuite, les exclure reviendrait à jeter dehors la moitié de la Tunisie.
Le péril islamiste ?
Il n’existe pas. La révolution l’a prouvé. Les islamistes ont été inexistants durant toute la révolution. Avant, on avait peur; mais aujourd’hui avec tout ce qui s’est passé, je suis tranquille. Maintenant, le jeu démocratique est ouvert. Nous n’allons plus exclure aucun camp. Que le meilleur gagne !
Vous allez rester actif dans la blogosphère ?
Bien sûr, je vais twitter, bloguer plus que jamais !
Une carrière politique en perspective ?
Très courte. Elle finit quand les élections seront organisées. Et après, je vais m’intéresser au monde.
C'est-à-dire ?
Il faut inventer de meilleurs outils pour faire émerger un nouveau type de citoyens. Une nouvelle forme de participation à la vie publique existe maintenant. Il faut penser des outils qui correspondent mieux à cette nouvelle donne. La citoyenneté est aujourd’hui au-delà des frontières des Etat-nations. Il faut savoir que des Egyptiens, des Bahreïniens, des Allemands, des Américains ont a participé à la révolution tunisienne.
La France a soutenu Ben Ali jusqu’au bout. Surpris ? En colère?
Je dis aux citoyens français: merci. Ils nous ont soutenu et ont participé à la révolution.
D’accord, mais je parlais du gouvernement français...
C’est aux Français de s’occuper de leur gouvernement. Je ne m’en mêle pas.
Oui mais cette position a eu des incidences : la démission de votre collègue des affaires étrangères ?
C’est son choix. Nous travaillons dans des conditions très difficiles. La pression psychologique est très compliquée à gérer. Il a décidé personnellement de partir. Je le comprends ! Moi aussi, j’ai été tenté par la démission à certains moments tant la pression du peuple était forte.
Peur de décevoir ?
Je n’ai absolument pas peur de décevoir. Ma confiance en l’avenir de mon pays est totale. Même si je déçois, le peuple tunisien ne décevra pas.
Photo: Zied Ben Romdhane/France 24






















