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Rap: Gandhi, les maux en partage

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21 Février, 2011
Par: François-Xavier Rougeot

Il est des gens qui gagnent à être connus, entendus, ressentis. Gandhi en fait partie. Ce rappeur bruxellois de 30 ans, acteur incontournable de la scène belge depuis une décennie, a vécu une année 2010 riche en événements, entre la sortie de "Point G - Tome 1, Jeux de Maux", son premier album 100% auto-produit, au top des charts belges pendant neuf semaines, et différentes performances scéniques remarquées. Entretien.

Artiste mélancolique porteur de messages conscients, à l'instar de Kery James, qu'il reçoit sur son nouvel album, Gandhi se livre à une introspection publique dénuée de tout égocentrisme. Un pansement pour son auditeur, une thérapie pour cet artiste d'origine congolaise, meurtri depuis 2001 par le décès de son cousin Dhiel, poignardé par sa soeur, et mort dans ses bras.
 
On a rencontré Trésor Georges Mundende Mbengani aka Gandhi dans un bar de Bruxelles un soir de novembre dernier. Une heure et demie d'entretien intense, marquée par un leitmotiv fort : sa vie, Gandhi souhaite la partager.
 
Peux-tu te présenter, please, pour commencer...
 
Gandhi, artiste de rap francophone, depuis une décennie. De manière professionnelle depuis 5 ans. Avant je "kickais" un peu à droite à gauche. J'ai commencé avec le collectif "14 fous du clan", qui a vite "splité". Mon premier projet à voir le jour : "Les préliminaires". La "net-tape" "les Balles perdues" a suivi fin 2009. Et en 2010, on a sorti "le Point G".
 
Tu as grandi entre Paris, Londres et Bruxelles...
 
Je suis né à Saint-Germain-en-Laye. J'y suis resté jusqu'à mes 9 ans. Puis, direction Londres, où j'ai vécu jusqu'à 12 ans. Enfin, je suis venu à Bruxelles, que je n'ai plus quitté depuis 1992. Dans mes chansons, j'aime bien raconter mon passé, ma life, mes rencontres, mes péripéties. Tout ça m'a beaucoup apporté. Même avec des yeux et un regard d'enfant, j'ai quand même pu apprécier les choses différemment. Je sais comment sont les Londoniens, les Parisiens, et les Bruxellois. Je me sens Bruxellois, parce que, comme je dis toujours, c'est ici que je suis devenu un adulte.
 
Quel regard portes-tu sur ta ville ?
 
Un brassage de cultures. Tu peux en apprendre sur tout le monde. Maghreb, Asie, Afrique noire. Bruxelles est un village, mais c'est énergique.
 
T'as grandi dans le 1140, à Evere...
 
Evere, Germinal. C'est tranquille. Beaucoup de logements sociaux. On était la première famille black à s'y installer en 1996. Plein d'autres familles sont arrivées ensuite. En fait, ça reflète bien Bruxelles, y'a de tout : des Blacks, des "purs" Belges, des Arabes... Mon quartier m'a soutenu. La plus grande partie de mon buzz, je la dois vraiment aux jeunes de là-bas. Je suis un peu comme un grand frère. Le plus grand de cette génération, et les jeunes ont fait voyager mes sons par le net, dans la rue, etc... Ils sont venus à tous mes concerts, ont acheté mon disque le jour de la sortie.
 
Ton premier rap, tu t'en souviens?
 
Oui, mais pas des paroles. Aussi loin que je puisse retourner, j'ai toujours écrit. Mais c'était pas encore du rap ni de la musique. J'écrivais des poèmes aux filles, à ma mère... Je suis tombé sur un album de rap en 1995, grâce à un cousin. C'était le premier album des Sages Poètes de la Rue. On a kiffé grave avec mes cousins ! On a appris toutes les paroles par coeur. Dès qu'il y avait moyen de prendre un micro, par exemple sur les petits évènements streetball de basket, je lâchais tous les couplets de Dany Dan. Tous! Je me suis dit qu'il fallait que j'écrive mes propre lyrics. Au début, c'était juste en blaguant, et puis j'ai pris ça sérieusement.
 
Quel a été le déclencheur?
 
Le jour où j'ai accompagné un pote enregistrer en studio. J'avais déjà écrit quelques couplets, mais je n'en avais parlé à personne. L'ingé-son m'a dit "Et toi, tu rappes pas?" C'était comme un grand éducateur. J'ai répondu: "vite fait." Il a mis une instru, j'ai posé et j'y ai pris goût ! Ma première phrase était :
 
"Putain faut qu'j'bosse mon rap/faut plus qu'j'perde de temps/le temps est connu comme étant de l'argent/pourtant les gens perdent tout ce temps/la vie est devenue une sorte de course collective/où chaque minute compte autant que la prunelle des yeux de son propre fils/j'suis propice à c'que mon rap me mène à l'apogée/la montée sera dure aussi bien que..."
 
(Il s'interrompt) Je sais plus ! Un truc du style. Ils avaient kiffé. Je n'ai plus lâché.
 
En parallèle, tu as suivi des études...
 
En sciences économiques. J'ai d'abord fait une année de communication/journalisme. Des évènements ont fait que je n'arrivais plus à bien suivre les études. J'ai donc lâché. J'ai vu que je partais un peu en c******, parce que je ne faisais absolument rien de chez rien : je travaillais pas, j'allais pas à l'école, mais je ne faisais pas de conneries non plus. Puis j'ai repris des études de commerce extérieur - j'ai un Bac+3. Aujourd'hui, je bosse, je m'occupe des assurance-vie, décès, maladie... Je ne vis pas encore de ma musique. Y 'a deux heures, j'étais encore au taf...
 
C'est la vie de beaucoup de rappeurs aujourd'hui...
 
En tout cas, en Belgique, tous sont obligés de bosser à côté. Personne ne vit de sa musique. La musique me fait vivre spirituellement, pas matériellement. Mais à côté de ça, j'ai d'autres objectifs, j'ai une femme, des enfants, je suis obligé de faire rentrer du pain à la maison.
 

Ton album est très intime. Un projet douloureux à réaliser?
 
C'était nécessaire. Il s'est passé tellement de choses. En même temps, c'est pas énorme, quand je compare avec la vie de certains. Mais je devais laisser une trace pour moi-même, pour mes enfants. Je ne suis pas réalisateur de film, je n'écris pas de livres, je fais de la musique. La semaine passée, j'ai croisé une personne qui m'a vraiment ému. Il tenait à me remercier. C'est une chose qu'on me dit souvent. "Merci pour ce que tu as osé partager, tu as raconté des trucs de ta life, et moi ça m'a aidé. J'ai vécu des choses difficiles, différentes, mais quand je t'écoute, ça me donne envie d'aller de l'avant." Ça me fait plaisir, parce que c’est le but de l'album : dire que quoiqu'il arrive, il faut continuer à avancer.
 
Un album thérapie?
 
Complètement. Le rap, l'écriture, c'est une thérapie pour moi. Des fois je ressasse certaines choses, et en écrivant, ça me permet de passer au-dessus, de me soigner.
 
Tu as fait parler tes proches dans cet album. Ont-ils accepté immédiatement?
 
Directement. L'idée de ces interludes vient d'Imani le chien, qui a fait la plupart de mes "prods" sur l'album. Comme je parlais beaucoup de moi, il s'est dit que ce serait intéressant d'entendre mes proches. Ils ont vécu avec moi ce que je raconte. Tout le monde a participé: mes parents, ma soeur, etc. Imani avait préparé une série de questions, comme un journaliste, par rapport à ce que lui avait entendu dans l'album. Eux, ils n'en avaient rien entendu. De là, les langues se sont déliées. C'est un moment inoubliable, c'était très particulier.
 
Une réunion de famille improvisée...
 
Exactement. Je n'étais pas là pendant l'enregistrement. Ca a provoqué plein de choses chez l'ingé-son et Imani, notamment quand ils ont entendu le frère de mon cousin Dhiel parler de la mort de Dhiel. L'ingé-son m'a clairement dit : " j'ai chialé".
 
Et toi, quand tu as entendu le résultat?
 
J'ai versé des larmes. Quand on m'entend sur le dernier track de l'album, je parle après avoir entendu tout ce que tout le monde a dit. C'était une heure et demie de sons, que j'ai écouté en studio. En plus, c'était la nuit, c'était vraiment particulier, on avait éteint les lumières. Et quand ça s'est fini, Imani m'a posé la première question : "Qu'est-ce que t'inspires ce que tu as entendu?", "Dhiel, c'est qui pour toi?" Et boum, j'ai commencé à parler.
 

Sans avoir écouté ton featuring avec Kery James, j'aurais réalisé un parallèle entre lui et toi. Votre vision de la vie semble assez similaire. Est-il une source d'inspiration?
 
Kery James a eu énormément d'impact sur moi artistiquement. Ce que certaines personnes ressentent avec mon album, je l'ai ressenti avec "Si c'était à refaire." Il raconte sa rencontre avec la religion, entre autres. C'est une direction dans laquelle je voulais aller, celle du partage.
 
Comment s'est passée votre rencontre?
 
Il venait à Bruxelles pour la promo de son album. On est allé le trouver à la radio. Mon autre manager D'johnny Six l'a appréhendé pour qu'il passe au studio. J'étais là, mais je n'osais pas parler. J'étais intimidé, c'est Kery James quoi! Il a du charisme, un passé de dingue artistiquement. C'est un des piliers du rap français. J'avais ce rêve caché de faire un jour un truc avec lui mais je me disais que c'était impossible. Kery James a dit OK. Le lendemain, il est venu à l'heure. On lui a fait écouter des morceaux et il a vraiment kiffé.
 
Ta réaction?
 
J'étais très ému. Surtout qu'il ait sincèrement aimé ma musique. J'ai regardé ma vie en arrière, en me disant "putain, j'écoutais ses disques avec Dhiel et maintenant, le mec va poser sur mon album !" On a enregistré le morceau un an plus tard parce qu'il avait un planning chargé. Il nous a donné sa parole. On a loué un studio près de Paris. J'avais déjà choisi l'instru, j'ai écris un peu sur la route, et tout le reste en studio. Il m'a demandé dans quel délire je voulais partir et je lui ai dit que si je devais faire un truc avec Kery James, ça devait être un truc mélancolique.
 
On te sent parfois déçu par l'être humain...
 
Ce sont des phases longues et qui ont énormément d'impact sur moi. Je donne beaucoup d'importance aux relations humaines. Je peux rencontrer quelqu'un aujourd'hui, le fréquenter deux fois, et il devient « mon frère ». Mais quand je suis déçu, je le vis vraiment à fond. C'est dû à mon vécu. Tous les coups bas que j'ai connus ont de l'impact sur ce que j'écris. Je suis un peu désabusé mais il y a des bons côtés. Aujourd'hui, je suis entouré de personnes qui me soutiennent à fond.
 
Te sens-tu en mission en tant que chanteur?
 
Etant croyant, j'estime que ce que j'écris ne vient pas spécialement de moi. Je pense que Dieu m'a donné certaines capacités à pouvoir écrire, à retranscrire les choses. Beaucoup de choses me sont arrivées; je me dis que c'est parce que je dois les raconter, témoigner.
 
On imagine que cet album te tenait à coeur vis-à-vis de Dhiel...
 
Je me disais que tant que je n'avais pas fait ça, je n'aurais pas fini de faire mon deuil. On rappait ensemble, on avait plein de rêves de gamins. Quand il est parti, je me suis dit "putain, la vie est courte, ça tient à rien". Donc, ne t'enquiquine pas avec n'importe quoi. Fonce et fais-le. Je me suis dit que j'allais sortir un disque et le mettre à l'honneur comme si c'était le sien. Je l'ai fait, et j'espère que là où il est, il en est content.
 
Ses critiques t'ont aidé à ce point?
 
Dhiel était mon premier supporter. Ses critiques me faisaient mal, mais me permettaient de progresser. Il avait de l'impact sur moi. S'il était toujours là, il aurait été dans la réal' de mon album. Il m'aurait cassé la tête, c'est clair et net, parce qu'il écoutait énormément de musique et il avait une oreille particulière pour reconnaître les choses bien ou pas.
 
Comment as-tu choisi ton blaze?
 
Ça devait être en seconde. Quelqu'un a fait un exposé sur Gandhi. Je connaissais le personnage dans les grandes lignes. C'était à un moment où je cherchais un blaze, et la manière dont le mec a présenté Gandhi, un guerrier des mots, sans armes. Je me suis dit "putain c'est ça que je veux faire!", mener tous les combats de la vie grâce au rap, à mes mots.
 
Penses-tu que ton avenir passe nécessairement par la France?
 
Oui. Je ne sais pas si je dois dire malheureusement ou heureusement, mais le rap français, évolue en France. Jusqu'à preuve du contraire, je fais du rap français, même si je pense que ça va évoluer vers un genre de musique différent. La musique n°1 en Belgique, c'est le rock. Avec l'album on a fait un très bon score: on est rentré n°1 belge et n°4 international pendant neuf semaines (avril-mai 2010). Aucun média n'en a parlé, mais j'étais content.
 
Qui sont les icônes du rap français, à tes yeux?
 
Dans le désordre, Booba, Kery James, Oxmo Puccino, Le Rat Luciano, Lino d'Arsenik, Akhenaton.
 
Belge, mélancolique, manieur de mots... Écoutes-tu Jacques Brel?
 
J'ai tout écouté de lui. Je le trouve trop fort. Il était mélancolique, mais certaines chansons de lui te font péter de rire. Il se moque de lui-même - c’est drôle mais triste en même temps. Ses textes n'auraient pas eu autant d'impact interprétés par une autre personne. Quand tu vois la vidéo de son classique "Ne me quitte pas", t'es par terre. C'est quelque chose que j'aimerais bien travailler.
 
Quels sont tes centres d'intérêt extra-musique. Le foot ?
 
Grave ! Le foot belge? Non, vraiment pas. Je supporte le PSG. Et je supporte l'équipe de France à fond. Depuis toujours. J'ai regardé mon premier match avec mon père. Les Bleus jouaient, j'ai voyagé avec ça. J'étais en Angleterre pendant la Coupe du monde 1990, tout le monde soutenait les Anglais. Moi, je me sentais français.
 
Tu dis que quand Dhiel est parti, Dieu t'as montré la voie à suivre. Quelle est cette voie?
 
Ne pas donner trop d'importance à des futilités. Il ne faut pas s'enquiquiner de certaines choses, finalement banales. Toi, tu es journaliste, tu es aussi quelqu'un qui fait passer des témoignages. Dans la vie, chacun a un rôle. C'est le truc le plus important que j'ai compris après le décès de Dhiel. Avant sa mort, certaines personnes étaient en froid avec lui. Quand il est parti, ils se sont dit "putain, merde, j'étais en embrouille avec lui". Maintenant, Dhiel n'est plus là. Attention, j'ai toujours mes défauts, il m'arrive encore de m'embrouiller, mais j'essaye tant bien que mal de garder ça en ligne de mire. On est que de passage ici. Il faut laisser une trace. C'est mon objectif.
 
Un autre artiste belge a beaucoup fait parler de lui récemment, c'est Stromae. Tu le connais, tu as rappé avec lui... Il t'a aidé à avancer, aussi?
 
Déjà, il m'a permis de passer sur Skyrock: Merci. C'était son "Planète rap", il m'a invité le deuxième jour. Comme la Belgique est un village, je l'ai croisé chez un mec chez qui j'enregistrais, TNT, c'était en 2005 ou en 2006. Il est venu avec son sac à dos, il a entendu qu'on m'appelait Gandhi et m'a dit "ah, c'est toi Gandhi? J'ai des beats qui tuent, faudrait que tu les écoutes". Il avait une tête encore plus jeune que maintenant ! Il m'a envoyé ses beats et j'ai tout de suite compris qu'il était différent de nous, et, talentueux. Une fois, il m'a appelé à 3h du matin, je dormais. Juste pour me dire: "J'ai trouvé ton beat!"
 
Que penses-tu de son évolution musicale?
 
Il s'éclate, il fait ce qu'il aime. S'il était resté dans le rap, il aurait tué son talent. Il est éclectique à mort. En Belgique, le milieu rap l'a beaucoup critiqué: "Stromae s'est vendu, il fait de l'électro...". Ce genre de discours me met hors de moi! Le rap c'est bien mais ça reste de la musique. A partir du moment où tu mets des barrières à ta musique, tu mets des barrières à ton talent. Comme si tu t'interdisais de grandir. Stromae fait juste ce qu'il kiffe, et ça marche. Tant mieux!
 
Une telle évolution te guette aussi?
 
Oui. Je sais à peu près où je vais, vers un mélange de rap et de variété française. J'appelle ça de la variété urbaine. J'écoute beaucoup Raphael. Lui aussi a de l'impact sur moi. Je ne me vois pas continuer à avoir un format trop rap. Je trouve qu'à partir d'un certain âge, ce n'est plus crédible.
 

www.myspace.com/gandhiel

 
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