Que représente Edouard Glissant pour vous ?
Un regard qui révèle la manière dont le monde se créolise. Là où tant d’autres regards voient les crispations identitaires comme relevant de la fatalité, Edouard Glissant montre qu’elles résultent d’une vision erronée du monde. En l’occurrence elles sont une réaction contre la peur de la dilution des identités. Or cette peur n’est pas justifiée pour la simple raison que le monde est tel que les identités persistent alors même qu’elles changent. Les identités ne disparaissent pas lorsqu’elles entrent en contact. Elles se créolisent, elles se sont toujours créolisées.
Quel héritage laisse-t-il ?
Une pensée exigeante, une pensée qui a toujours refusé l’usage de raccourcis et d’idées reçues ; une pensée qui, cependant, refuse également de se constituer en modèle à suivre et demande à être sans cesse interrogée, voire, dépassée.
Ce qui vous a particulièrement marqué chez lui?
Le caractère militant de ses travaux parce qu’il ne s’agit pas d’un militantisme exclusif. Edouard Glissant ne milite pas pour telle ou telle catégorie de personnes. Il milite pour le monde. Je pense, par exemple, à la manière dont il rappelle que la victoire de Barack Obama ne doit pas être interprétée comme étant la revanche des Noirs(1) .
Le plus bel hommage qu'on pourrait lui rendre ?
Il était une personnalité à laquelle on rendait déjà hommage de son vivant. Depuis longtemps, il est considéré comme un auteur classique, dans le sens d’un auteur dont l’autorité est communément admise; un auteur de référence. Le problème vient de ce que, comme la plupart des auteurs classiques, il est cité sans être véritablement lu, sans que sa pensée soit réellement prise en compte. Je m’explique à travers deux exemples, ceux de la littérature-monde et de la pensée postcoloniale:
La littérature-monde, lorsqu’elle critique le repli sur soi de la littérature française, prétend se situer dans la continuité de la pensée glissantienne. Or, lorsqu’on observe la littérature-monde, on remarque que celle-ci érige un modèle à suivre, rejette le Nouveau roman et l’autofiction et se préoccupe peu de pans entiers de la littérature, par exemple, de ce qu’on appelle, de manière très impropre, la littérature de banlieue. Cette façon de hiérarchiser, de chercher à imposer un modèle est contraire à la pensée glissantienne.
Les auteurs postcoloniaux se réclament d'Edouard Glissant qu’ils considèrent comme étant, au même titre qu'Edward Saïd ou Frantz Fanon, un précurseur. Mais le concept d'hybridité qui leur est si cher suppose un mélange de puretés. L’hybride n’est, finalement, qu’un bâtard, mais un bâtard magnifié. Cela est contraire à la pensée glissantienne qui récuse l’idée de pureté.
Partant de ces remarques, je dirais que le plus bel hommage qu’on pourrait rendre à Edouard Glissant consisterait à ne plus se contenter de le citer mais à tenir compte de ses travaux, à l’étudier, à l’enseigner y compris dans le secondaire. Il n’est point besoin d’avoir bac + 10 pour lire Edouard Glissant. Il suffit de se montrer sensible à la marche du monde, de faire l’effort de considérer que le monde ne se divise pas entre un Je aux caractéristiques définies une fois pour toutes et des Autres également figés. Toutes choses dont chacun est capable.
(1) Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L’intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Paris, Galaade, 2009.
(2) Michel Le Bris et Jean Rouaud (dir.), Pour une littéraure-monde, Paris, Gallimard, 2007.






















