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Belfast: Forger une identité commune

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28 Janvier, 2011
Par: Réjane Ereau

Il y a vingt ans, alors que le Mur tombait à Berlin, à Belfast, on en construisait. Et des conflits meurtriers ne cessaient de déchirer unionistes protestants et nationalistes catholiques. Quelques années après les accords de paix, des frontières continuent de séparer les habitants. Visite guidée.

Belfast. Un centre-ville comme bien d’autres, avec son H&M, son Starbucks, son Mc Do… «Le centre est en plein boom, confirme Dominic Bryan, directeur de l'Institut d'études irlandaises (Queens University, Belfast). Depuis la fin du processus de paix, les enseignes internationales ont fleuri. Pour les habitants, c’est bon signe : la preuve qu’ils sont “normaux”, qu'ils ont droit aux mêmes boutiques que les autres ! »

Pourtant, tout près de là, les quartiers résidentiels restent divisés.

Et quelques 80 « interfaces » marquent le passage d’une communauté à l’autre – une rue, une route, un rond-point, un barbelé ou… un mur. « Belfast a toujours été segmentée, commente Dominic. Historiquement, les ouvriers protestants se sont installés à l’Est du port, la classe moyenne au Sud. Quand la main d’œuvre catholique a afflué, elle a investi l’Ouest. La montée des rivalités [voir encadré] a entériné ces partitions.» Et transformé l’espace public en terrain d’expression politique : mémoriaux aux victimes (« poussés sans permis de construire ! »), drapeaux partisans, peintures murales….

« Depuis les accords de paix, les étendards de l’Eire ou marqués de la main rouge de l’Ulster (1) ont été remplacés par des signes plus discrets, comme les fanions d’équipes de sport, décrypte Dominic. Et beaucoup de "murals" ont été réimagés. Certains sont même devenus des attractions touristiques ! » Mais à côté de ces nouvelles fresques gentillettes pour la paix, figurent encore des héros de guerre, la mitraillette au poing. « Fait nouveau: ils ne sont plus représentés cagoulés mais à visage découvert, avec leur nom. Preuve qu’on est dans une ère post-conflit, où tout se joue désormais sur le plan politique. »

Si, de loin, des coins comme le Nord de la ville semblent mixtes, la réalité est plus complexe. « Telle rue y est catholique, telle autre protestante… Les gens font aussi commerces séparés. Dans un quartier, la tentative d’ouvrir un supermarché commun doté d’entrées distinctes a été un fiasco : pas envie de faire leurs courses ensemble ! On a même construit des piscines à quelques centaines de mètres de distance, pour que chaque communauté ait la sienne. Idem pour les hôpitaux : les Catholiques vont plutôt au City Hospital, les Protestants au Royal Victoria… Seuls les services spécialisés bousculent ces habitudes: la maternité est dans l’un, le centre anti-cancéreux dans l’autre. »

Le centre-ville, nouvel espace commun.

«En dix ans, il a été entièrement remodelé, et les constructions vont encore bon train», confirme Dominic. Objectif : faire émerger des espaces neufs, neutres, autour d’intérêts partagés : magasins à la mode, salles multiplexes, parc scientifique, quartier arty… Skate parks aussi, car « la culture jeune, comme toutes les identités transversales, peut réduire les tensions du passé. Notre Gay Pride, par exemple, réunit sans distinction homos catholiques et protestants. »

Investis de la mission de rassembler l'ensemble des Belfasters, les élus ont tout à repenser, tout à discuter : le choix des statues du centre-ville (« exit la Reine Victoria et autres grandes figures unionistes »), le nom des rues et des lieux publics, le contenu des événements... « Le Maire de Belfast a ouvert le dernier défilé de la Saint Patrick, longtemps interdit car pro-nationaliste, indique Dominic. Pour en faire un événement transcommunautaire, les autorités demandent désormais aux participants de ne pas s’habiller trop en vert (2), de ne pas brandir de fanions irlandais… Au risque qu’au final, la fête perde toute substance. Les trucs multiculturels, c’est sympa, mais où est Belfast dans tout ça ? »

S’inventer une identité.

« Il y a une mémoire commune à construire, estime Dominic. Autour par exemple de l’histoire du port de Belfast. 55 000 mecs, Protestants et Catholiques, y ont travaillé côte à côte, notamment autour de la construction du Titanic. » Une exposition sur les "Troubles" va aussi bientôt voir le jour, et un musée est en projet. « Ça crée beaucoup de controverses, mais c’est pour la bonne cause ! Quel lieu, quel contenu… Chaque détail doit être étudié et discuté, pour que chacun, au final, s’y reconnaisse.»

Côté culture partagée ? « Il faut fédérer la population autour de figures communes. » Comme Gulliver, que les Lilliputiens auraient ficelé à la montagne qui surplombe la ville ? Ou Cú Chulainn, héros mythique dont les deux camps revendiquent l’ascendance ? « A Liverpool, la segmentation entre Catholiques et Protestants existe aussi, mais ils ont les Beatles ! Ici, il y a bien Van Morrison, mais ça ne va pas le faire… Il faudrait quelqu’un dont tout le monde soit fier, et qui ferait dire au monde entier : "c’est à ça que ressemblent les gens de Belfast" ! »

Des tentatives de rapprochement... timides.

« Les gens ont encore peur de se rencontrer physiquement, explique Dominic. Dans certaines zones, on a distribué les numéros de portable des habitants de la communauté d’à côté, afin qu’ils règlent leurs questions de voisinage, et commencent peu à peu à bâtir une relation. » Dans les quartiers bourgeois, ça avance aussi : « Aujourd’hui, l’économie locale n’est plus aux mains de l’élite unioniste mais de firmes internationales, qui ne font pas de distinction. Une classe bourgeoise catholique est en train d’émerger, et d’emménager dans les beaux quartiers. Là, pas de signes d’appartenance, pas de division géographique prononcée : les gens cohabitent sans heurts… Mais continuent de prendre des décisions sur des bases communautaires

En cause: le manque d’éducation commune. « Seules 4% des écoles réunissent enfants catholiques et protestants, regrette Dominic. Comme les écoles publiques sont majoritairement protestantes, l’Etat finance les écoles privées catholiques. Comme ils ne grandissent pas ensemble, les gamins ont peur les uns des autres, et reproduisent les réflexes implicites de leurs parents. Les écoliers protestants évitent par exemple de prendre leur bus à un arrêt qui dessert aussi les lignes des quartiers catholiques, et inversement. Plusieurs projets éducatifs sont à l’étude pour favoriser la rencontre… »

En attendant, la priorité est de bâtir des espaces de vie agréables. « Si t’offres aux gens des lieux où ils se sentent bien, ils n’éprouveront pas le besoin de jeter des pierres. Et surtout, d’œuvrer à plus d’égalité. "Il ne faut pas oublier que ces conflits, au départ, sont avant tout sociaux. Pour garantir la paix, il faut travailler à un changement de fond, long terme, en faveur d’une société plus équitable, où chacun aurait l’impression d’avoir sa place", conclut Dominic. La société nord-irlandaise a déjà énormément changé, les Catholiques ne se sentent plus discriminés comme au XIXe siècle. Aujourd’hui, seule une crise économique dramatique pourrait éventuellement engendrer de nouvelles violences inter-communautaires. Le danger pour l’heure ne réside que dans les campagnes de certains dissidents républicains, qui pourraient mener à des attentats isolés… Fondamentalement, l’Angleterre et l’Irlande ne sont pas ennemies ; elles n’ont jamais été en guerre, sont toutes deux membres de l’Union européenne. Beaucoup d’argent a été mis sur la table pour résoudre les différends. Si on n’y arrive pas, je me demande quel pays moins favorisé pourrait y parvenir !"


(1) Eire : nom gaélique de la République d'Irlande. Ulster :  nom gaélique du territoire nord-irlandais, rattaché au Royaume-Uni. (2) La couleur de l'Irlande.


FLASHBACK

De la peur du chômage à la peur de l’autre

17e siècle Des migrants écossais et anglais (protestants) s’implantent dans la région de Belfast pour en développer l’activité portuaire.

Début du 20e siècle Le dynamisme de la ville attire des Irlandais du sud (catholiques). Inquiets de voir le prix de la main d’œuvre baisser, les ouvriers en place se mobilisent pour empêcher leur accès à l’emploi. Des leaders protestants attisent la peur des Catholiques pour garder leur emprise.

1921 Les nationalistes irlandais obtiennent l’indépendance du sud de l’île. Le nord, majoritairement unioniste (et protestant) reste rattaché au Royaume-Uni mais se dote d’un gouvernement… qui enlève aux Catholiques le droit de vote.

1968 Les manifestations catholiques pour l'égalité des droits et la fin des discriminations sont sévèrement réprimées par les autorités protestantes. C’est le début des "Troubles", conflits armés meurtriers entre IRA (armée républicaine irlandaise) et milices paramilitaires protestantes.

1998 L’accord du Vendredi Saint permet la création d'un gouvernement autonome en Irlande du Nord et le partage du pouvoir (et des droits) entre unionistes et nationalistes. Mais suite à un scandale d’espionnage de l’état-major de l’IRA, Londres reprend le contrôle direct du pouvoir.

2006 De nouveaux accords permettent la réouverture du parlement et la mise en place d’un gouvernement. L’IRA démantèle son arsenal. Les milices protestantes traînent des pieds jusqu’en 2009 pour en faire autant.


POINT DE VUE

Professeur d'anthropologie sociale, directeur de l'Institut d'études irlandaise (Queens University, Belfast), Dominic Bryan a suivi de près les processus de paix en Irlande du Nord. 

Clés d’une réconciliation efficace ?

Primo, l’égalité entre citoyens : donner à chacun le sentiment d’être partie prenante. Ensuite : du temps. Ainsi qu'une médiation extérieure significative, positive et dotée de moyens, et un changement social de fond, long terme, pour une société plus équitable. Sans oublier un système politique offrant reconnaissance et représentation, et une forme démocratique permettant un bon équilibre des pouvoirs.

Une situation stable ?

Le risque de conflits persiste, mais pas sous la forme des "Troubles" de 1968-69. La société nord-irlandaise a énormément changé. Les Catholiques ne se sentent plus discriminés comme au XIXe siècle. Certains Protestants souffrent peut-être de ne plus être maîtres à bord, mais ça leur passera. Seule une crise économique dramatique pourrait éventuellement engendrer de nouvelles violences inter-communautaires. Le danger pour l’heure ne réside que dans les campagnes de certains dissidents républicains, qui pourraient mener à des attentats isolés… Fondamentalement, l’Angleterre et l’Irlande ne sont pas ennemies ; elles n’ont jamais été en guerre, sont toutes deux membres de l’Union européenne. Beaucoup d’argent a été mis sur la table pour résoudre les différends. Si on n’y arrive pas, je me demande quel pays moins favorisé pourrait y parvenir !

 
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