(De nos archives)
Rues paisibles d’artisans, avenues trépidantes de klaxons. Échoppes à thé, bars branchés. Baraques de pêcheurs en tôle, centres commerciaux flambant neufs. Trottoirs chaotiques, couchers de soleil sur la plage...
À Madras, comme partout en Inde, pas de généralité qui tienne. « Un pays multiple où tout cohabite, rappelle le journaliste Vinoj Kumar. Culturellement, le Sud est très différent du Nord. Il a ses langues, son cinéma (1), sa nourriture… » Une identité qui n’est pas sans déplaire à la jeunesse tamoule : « Madras n’a peut-être pas le dynamisme trendy de Bangalore, mais là-bas, plus personne ne parle kannada ! (2) commente Deepa, 23 ans, psychologue. Notre ville ne cesse d’accueillir de nouveaux arrivants, elle est inclusive, tolérante, mais ne perd pas sa culture. On y est attaché, sans chercher à l’imposer ! »
Le vernis des apparences
« Depuis le boom technologique, les gens ne se contentent plus d’une vie modeste : ils veulent du confort, un pouvoir d’achat, de quoi afficher leur réussite, estime Vinoj. Les filles de tous milieux font des études, ont une vie active, mais le système reste patriarcal : couvrir ses jambes, ne pas fumer dans la rue, ne pas boire d’alcool devant ses parents... La question du premier rapport sexuel est taboue. Les jeunes flirtent mais au final, la plupart des mariages sont arrangés. Ces convenances, comme les castes, ne devraient plus exister ! »
Pourtant, on sent un frémissement. «Madras est à la fois traditionnelle et très expérimentale, notamment en matière de contre-cultures, commente Deepa. Ici, tout est à construire. Tu peux faire ce que tu veux, à condition d’avoir une stratégie, et savoir jouer avec ton environnement. »
(1) Les studios indiens les plus importants sont à Bombay, mais l’industrie cinématographique est aussi très active à Madras, ainsi que dans l'Andhra Pradesh et le Kerala. (2) Langue de l’État du Karnataka (Inde du Sud), dont Bangalore est la capitale.
Joyston, 24 ans, artiste graffiti
« Rendre cette ville funky »
D’origine anglo-portugaise, Joyston a plaqué son job de créatif dans une agence de pub pour se consacrer au graffiti. « Mes cheveux longs sont le signe de ma liberté ! Avant, je devais les avoir courts. » Son rêve : révolutionner Madras par l’art. « Cette ville peut être d’un ennui mortel ! Son problème : elle est confortable. T’y vis bien, pépère, donc tu finis par végéter. Les gens ne voient pas l’intérêt d’innover, ne comprennent pas l’originalité… Y compris en matière de peinture ! Je manque de murs et de visibilité. Il y a quelques mois, j’ai failli partir vivre à Singapour, puis je me suis dit : même si je ne suis pas dans le moule, ma base est ici. » Apoorva, sa compagne de 23 ans, a elle aussi quitté son boulot pour tenter sa chance comme mannequin. « Beaucoup de jeunes ont des talents, des idées. J’aimerais fédérer ces énergies, lancer un mouvement. On connaît le système, son fonctionnement. À nous d’en jouer pour le faire bouger, en utilisant ses propres règles – les relations et l’argent. On est au tout début, ça prendra du temps.»
Facebook : Coloured Particles
Leena, 30 ans, cinéaste indépendante
« S’ancrer dans notre réalité »
Auteur, réalisatrice, Leena est une activiste. « Tous les hommes de ma famille sont au parti communiste. Enfant, je demandais : pourquoi aucune femme leader ? Mon père, professeur de tamoul, m’a ouvert à la lecture. J’ai été la première fille de notre village (dans le sud du Tamil Nadu) à être diplômée. Le questionnement est la base de mon existence ; quand tu nais dans une société où les divisions sociales sont si grandes, les populations si diverses, il y a de quoi faire ! » Castes, institutions, place de la femme, religion… « Mes poèmes comme mes films interrogent la culture dominante, quitte à m’attirer les foudres des parangons du système ! Le cinéma tamoul n’est pas un miroir, c’est un mirage : je veux plus de filles, plus de jeunes, plus de visages qui nous ressemblent, plus d’histoires ancrées dans notre réalité ! À l’heure de la globalisation, les villes finissent par toutes se ressembler, les gens ne savent plus comment se positionner. C’est le moment de questionner nos traditions, d’en valoriser les bons côtés, de rejeter les mauvais. »
http://goddessesthefilm.blogspot.com/
Sultan Azeez, 24 ans, DJ entrepreneur
« Un lieu d’expérimentation extraordinaire »
Né en Arabie Saoudite, Sultan débarque à Madras à 15 ans. « Le système éducatif y est meilleur, et mes parents souhaitaient que je me rapproche de ma culture d’origine. Pendant six mois, ç’a été l’horreur : pas le même climat, pas le même style de vie… Je ne savais comment réagir. Aujourd’hui, cette ville fait partie de moi ! » sourit le DJ d'électronic dance, titulaire d'un MBA et fondateur de RMS-Edge Records. « Madras m’intéresse parce qu’elle a son avenir devant elle : contrairement à Delhi ou Bombay, tout n’y est pas encore établi ; on peut tirer parti de leurs erreurs. Tous les jours, une griffe de mode se lance, un grand hôtel ouvre, une marque internationale débarque, le nombre de Ferrari se développe. Le Madras d’il y a cinq ans n’a rien à voir avec l’actuel ; dans six mois, il aura encore changé ! Pour les jeunes, cette ville est un laboratoire : cinéma, musique, télévision, ils entrent partout, expérimentent, proposent. Peu à peu, leur énergie fait bouger la société. D’où la création de mon label : le potentiel est énorme ! J’aimerais aussi monter un festival de musique électro à Marina Beach. »
Mridula, 26 ans, avocate
« La classe moyenne pense qu’elle vit aux États-Unis »
Rendez-vous dans le quartier aisé de Thurivanmyur. « Je vis ici que depuis que je suis mariée (à un autre avocat) mais j’ai grandi au centre de Madras. Mes parents sont du Kerala, j’ai étudié au Maharastra, mon père était dans l’armée, on a beaucoup bougé. Je suis heureuse d’être tamoule, mais ce n’est pas ma seule identité ; je me sens indienne. Cette ville ne cesse de grossir. Le nombre de voitures explose, des immeubles fastueux émergent, les pantalons remplacent les lungis (3)… Mais les jeunes continuent d’apprécier la musique carnatique (4) – pas le cas à Bangalore ou Bombay ! Je préfère cette attitude à celle de ceux qui vivent ici comme s’ils étaient aux États-Unis, sans se préoccuper de la réalité sociale du pays… J’ai commencé comme avocate d’affaire, mais n’ai pas supporté d’assister à un développement économique irraisonné qui laisse les pauvres sur le bas-côté. Mon boulot désormais : faire respecter les lois sur l’environnement. À Madras, il faudrait améliorer la collecte d’ordures et les bus, surpeuplés et en très mauvais état. Et virer les chauffeurs d’autorickshaws (5), dont les tarifs sont scandaleux ! »
(3) Habit traditionnel masculin (4) Musique traditionnelle d’Inde du Sud (5) Taxis tricycles à moteur
Vignesh, Shiva, Parthiban, Madhan, Dhinesh, Shivashivu, 13 à 15 ans, collégiens
« Il y a trop de pauvres »
Ces élèves de la YMCA Boys Town High School sont tous des « slum boys » (6). « Leurs parents sont journaliers, ils gagnent 200 roupies par jour… Et en dépensent souvent 150 en alcool, explique George, leur encadrant. On leur offre de quoi manger et s’habiller, puis on les incite à s’asseoir en cours. » Afin de leur permettre de prendre l'ascenseur social et devenir « officiers, médecins ou ingénieurs, afin d’aider les plus défavorisés… et gagner de l’argent ! clament les six compères. À Madras, il y a trop de pauvres. Là où on vit, les rues sont sales, la circulation horrible, les logements insalubres, l’éclairage défectueux. Quand l’électricité est coupée, on ne peut pas étudier. On voudrait des maisons en béton pour nous protéger de la chaleur, de l’argent pour agrandir l’école et la protéger des inondations, un meilleur service hospitalier, moins de corruption dans les administrations, la police, les institutions… Et plus de terrains pour jouer au cricket ! » Dernière revendication : « Que ce pays travaille à sa cohésion, entre religions, cultures, générations, milieux modestes et beaux quartiers… Comme Vijay, notre héros de film préféré ! »
(6) « Gamins des taudis »
Reportage : Réjane Ereau - Photos : Cécile Cellerier
REPERES
- 62 millions d’habitants au Tamil Nadu (équivalent de la France)
- 8 millions à Madras et son agglomération (10 millions en 2011)
- 81% d’hindous, 9% de musulmans, 8% de chrétiens
- Taux d’alphabétisation de 80% (65% pour l’ensemble de l’Inde)
- 20% de la population de Madras vit dans des conditions précaires
- 50% des Indiens ont moins de 25 ans
NAMASTE FRANCE
C’est parti pour un an de culture indienne dans l’Hexagone !
Musique, danse, cinéma, littérature, mode, arts plastiques… Partout en France, jusqu’en juillet 2011.
Infos : www.namaste-france.com






























