Quels écrivains vous ont le plus influencée ?
Aimé Césaire car, sans lui, je n'aurais pas réalisé que je suis une femme noire. Je n'aurais pas compris que mes racines sont en Afrique et qu'il fallait regarder par là. Fanon m'a appris que j'étais une « peau noire masque blanc » (2). Littérairement, je dirais Gabriel Garcia Marquez, pour son côté réaliste et merveilleux. Marguerite Duras, pour la voix des femmes.
Votre musique préférée ?
Pour moi, musique et littérature vont ensemble, je ne les sépare pas. La musique m'aide à écrire, elle rythme mon travail, j'en écoute toujours lorsque j'écris J'aime beaucoup la musique classique, la musique haïtienne, le blues...
Êtes-vous rêveuse ?
Bien sûr. Je ne serais pas écrivain si je ne l'étais pas. Rêver sa vie, les relations humaines, rêver le monde... À la conscientisation, il faut ajouter le rêve. Mes premiers écrits étaient très militants. Puis je suis allée vers d'autres formes d'expression. Désormais le rêve fait partie de mes efforts de créativité.
Un rêve, alors ?
J'aurais aimé qu'en ouvrant un de mes livres, mon lecteur puisse entendre ma voix. De la même façon qu'on reconnaît un artiste musicien, j'aurais aimé qu'on entende mon style.
Un conseil à quelqu'un qui veut écrire ?
Les conseils empêchent les gens d'être ce qu'ils sont. Mais disons qu'il faut rester soi-même, éviter de trop demander aux autres ce qu'ils pensent de ce qu'on écrit, essayer de se fier à son jugement personnel. Écrire, c'est créer.
Que symbolise la liberté ?
Est-on vraiment libre ? Je crois qu'on essaie tous de l'être.
Vous dites : « Je n'ai plus de racines », pourquoi ?
Mes racines sont en moi. Je les porte avec moi. Je crois qu'il ne faut pas les lier à un endroit, ou à un peuple précis. Il y a longtemps, je pensais être proche de ceux qui me ressemblaient. On peut être très proche de gens qui, apparemment, sont très différents. J'ai vécu en Guinée, notamment. J'y ai compris les limites de la négritude, malgré l'importance de cette idée. Dans le sens où la couleur ne peut, seule, rassembler les gens : il y a aussi les valeurs, le contexte... Ma vision est très différente aujourd'hui. On nous force à assumer une identité, mais c'est un fardeau. Ce mot devrait être banni car il nous oblige à être autre chose que ce que nous sommes profondément. Les notions d'identité collective sont lourdes à porter. En Guadeloupe, si on ne parle pas créole, si on n'aime pas le gros Ka, on n’est pas guadeloupéen. L'identité ne peut pas être un modèle qu'on nous impose. L'identité française a changé dès que des étrangers sont arrivés. L'identité nationale est en mouvement. En Amérique, chacun est différent mais le dialogue, à partir d'un socle commun, se fait plus facilement.
Est-ce que la France respecte la différence ?
On demande à tout le monde de se fondre dans un moule. On pense que, pour être accepté, chacun doit se conformer à un modèle.
Votre regard sur le cinquantenaire des indépendances africaines ?
Quelles indépendances ? Est-ce que, vraiment, les chefs d'État africains s'intéressent à leurs peuples ? Ils font des statues, très bien, mais sont-ils à l'écoute du peuple? Mon premier livre, Heremakhonon, parlait de ça, il est toujours d'actualité. On ne rigole pas, on pleure.
Avez-vous foi en l'humanité ?
Ça vous étonnera, mais je suis profondément optimiste. Je crois que, malgré tout, le monde va vers plus de partage, de respect des différences, de conscience. Nous connaissons, bien sûr, des moments sombres et intolérants, mais le temps viendra car, globalement, nous progressons. Ma grand-mère était servante pour des blancs, avec tout ce que cela supposait comme conditionnement et comme quotidien à l'époque. Elle ne savait ni lire ni écrire. Et moi, je suis écrivain. Pourtant, cette époque n'est pas très loin. Ça prendra encore du temps, ce sera long et douloureux. Mais j'ai la foi. Oui, je vois que le monde va mal, qu'il y a beaucoup d'opprimés, mais je suis certaine qu'on arrivera à changer les choses.
Comment inciter les jeunes à lire ?
Je ne suis pas sûre qu'ils lisent de moins en moins. Ils lisent différemment, sur Internet, sur les blogs... Peut-être suis-je, heureusement, dans une bulle ? J'arrêterais d'écrire si je pensais que les gens ne lisent plus.
Écrire ?
C'est un travail. Ceux qui pensent qu'on s'assied et qu'on attend l'inspiration, ceux-là se fourvoient. Oui, c'est un travail. On cherche des sons, des rythmes, des métaphores. Ça reste un plaisir douloureux mais si on ne pouvait pas le réaliser, on serait malheureux. C'est comme respirer, boire, manger. Avant, j'écrivais cinq à six heures par jour, maintenant entre deux et trois heures. Ce n'est pas un hobby, ce n'est pas une fantaisie ou un passetemps. C'est une recherche constante de travail. Je me rappelle Marguerite Duras disant à Pivot (3) : « Un écrivain écrit maintenant malgré tout, sur tout ce qui arrive. » En dépit des difficultés, il faut écrire. C'est un besoin constant. C'est dur.
Qui est Maryse Condé ?
Je suis une femme qui a beaucoup souffert. Et qui a beaucoup aimé, qui aime beaucoup. Les rencontres sont un temps fort de ma vie. Et j'aime la jeunesse… Je suis un écrivain.
MARYSE EN 5 DATES
- 1948 : Un prof me demande de parler d'un roman sur la vie en Guadeloupe. Je découvre La rue Cases-Nègres de Joseph Zobel.
- 1953 : Lecture du Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire, lors de mon arrivée à Paris. Ce fut un choc, je n'avais jamais entendu parler de lui et il donnait un nouvel éclairage à ma vie.
- 1962 : Arrivée en Guinée durant ce que l'on a appelé «le complot des enseignants » : des noirs emprisonnant et tuant d'autres noirs, ce que je croyais inimaginable.
- 1973 : Mort de mon ami Amilcar Cabral, assassiné par la police secrète portugaise. Un déchirement extraordinaire : je ne savais pas la force du capitalisme et les méfaits qu'il pouvait commettre dans notre monde.
- 2008-2009 : Victoire d'Obama. Sans être naïve et tomber dans l'obamania, je suis heureuse. Il reste un long chemin à faire mais c'est quand même un événement merveilleux.
1. Éditions Jean-Claude Lattès.
2. Célèbre essai écrit par Frantz Fanon, publié au Seuil en 1952.
3. Animateur de l’émission littéraire Apostrophes sur France 2.
Photos: Darnel Lindor/Respect Mag























