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Doudou Diène: «Conjuguer appartenance religieuse et vie en société»

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18 Janvier, 2011
Par: Réjane Ereau

Historien, sociologue, cadre de l’Unesco et ancien rapporteur spécial de l’Onu sur les formes contemporaines de racisme, intolérance et xénophobie, Doudou Diène travaille depuis trente ans sur le dialogue interreligieux. Éclairage.

L’islam n’a jamais été à ce point sur la place publique. Y voyez-vous aussi un signe positif ?

Le succès des publications sur le sujet montre une volonté de mieux le connaître et le comprendre. Autre fait important : il y a dix ans, les difficultés des musulmans à disposer de lieux de culte étaient confidentielles. La polémique a permis de poser les problèmes publiquement, et de mettre la République française face à ses principes de respect de la liberté religieuse. Il ne s’est jamais autant construit de mosquées que dans ces dix dernièresannées !

Que pensez-vous de la façon dont se pratique l’islam aujourd’hui en France ?

Face au contexte post-11 septembre et à la montée des idéologies nationalistes, certains musulmans peuvent avoir tendance à se crisper, à revendiquer leur foi comme une identité. Point positif : cette ambiance délétère fait surgir de nouveaux débats citoyens au sein même de la communauté, notamment sur la manière de conjuguer appartenance religieuse et vie en société. On sent une forte créativité pour l’émergence d’un islam français ou européen. Même s’il n’est pas visible, le débat interne existe. Des voix s’élèvent pour exprimer une diversité de positions.

Y compris sur les questions de société ?

Les questionnements soulevés en Occident,par exemple sur la place des femmes, la violence dans l’islam ou sa compatibilité avec la démocratie, ont des répercussions dans les pays musulmans. Ils y nourrissent lentement un débat de fond. Et le combat pour obtenir des mosquées en France met aussi certains pays musulmans dans l’obligation de se pencher sur la manière dont ils traitent leurs propres minorités, juives, chrétiennes ou autres.

Quelle représentativité pour cet islam de France ?

La France est un des pays d’Europe les plus en retard en matière de représentation institutionnelle et publique de ses minorités. Le regard sur l’islam y est conditionné par l’histoire singulière qui lie ce pays à ses ex-colonies, notamment l’Algérie. Le principe de laïcité exclut l’affirmation d’un groupe religieux dans les affaires d’État. Mais si l’Église ne tient plus ici la place politique qu’elle occupe encore en Italie, la culture française reste profondément christianisée. Cette prégnance rend difficile l’expression dans l’espace public d’autres référents culturels. Pourtant, un individu, dans ses choix de vie, doit pouvoir s’inspirer des us et des valeurs qui le structurent, quels qu’ils soient !

Notamment en matière de consommation ?

L’opinion publique considère le halal comme une pratique fondamentaliste alors que c’est seulement un choix éthique, une habitude alimentaire ! Vu l’importance de cette population, les goûts et coutumes des musulmans de France ont un impact sur l’économie. Ils induisent aussi de nouvelles visions dans la culture de marché, jusqu’alors fondée sur l’enrichissement personnel et matériel. D’où, notamment, le développement de banques dites islamiques.

La création d’un conseil représentatif, à l’instar du CRIF*, est-elle souhaitable ?

Après l’holocauste, la minorité juive a comprisla nécessité de s’organiser et de se protéger. Son exemple peut être une source d’inspiration pour les musulmans de France. La difficulté, c’est que l’islam n’a pas d’autorité centrale (contrairement au christianisme), et qu’il est extrêmement pluriel. Cette diversité contredit l’image d’un islam monolithique et menaçant. Elle doit impérativement être prise en compte dans l’organisation de la communauté musulmane en Europe.

Vos principales recommandations pour avancer ?

Lire l’islam à travers sa diversité et éviter de l’assimiler à l’arabisme : l’immense majorité des musulmans sont asiatiques, pakistanais, indonésiens, africains ! Chacun vit l’islam à sa propre façon, en fonction du courant auquel il appartient et de son environnement culturel. Autre priorité : construire le vivre ensemble. Nos sociétés sont devenues multiculturelles ; la mise en présence de personnes différentes engendre obligatoirement une tension identitaire. Plutôt que de mettre l’accent sur la dimension législative et répressive, qui légitime les peurs et les préjugés, la responsabilité des politiciens est d’éviter que cette tension vire au rejet ou au conflit. Promouvoir la spécificité de chaque communauté, et ses interactions avec les autres, est une nécessité. La société, c’est comme un tapis : chaque fil doit être beau et solide pour que l’ensemble le soit aussi.

*Conseil représentatif des institutions juives de France

 
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