Pour qui débarque à vingt ans à Istanbul, le premier mot à connaître est Iztiklal. «Cette rue est le centre névralgique et culturel», explique Mahmut, professeur à l’université Bahçesehir. Là que sont les bureaux, les boutiques de marques, les bars branchés, les night-clubs… «Un million et demi de personnes y passe quotidiennement! commente Ahmetçan, manager d’artistes au sein du label Double Moon. Jour et nuit, t’as du monde. Le week-end, c’est le raz-de-marée!» «Et dire qu’il y a dix ans, on t’y servait encore la bière en loucedé, dans une tasse de capuccino», sourit Claudio, membre d’un monastère dominicain installé à deux pas…
Si shopping et vie sociale font partie de l’identité des Stambouliotes, comme le prouve (bien au-delà de la demande) le boom des centres commerciaux, la ville ne se résume pas à ce quartier. Pas très loin de là, à Tarlabasi, bat par exemple l’Istanbul des migrants kurdes, roms ou africains.
Du côté de Balat, au bord de la Corne d’Or, ou d’Üsküdar, sur la rive asiatique, celui de familles populaires, linge au fenêtre, cafés pour monsieur, épiceries pour madame, apprentis Zidane dans les rues… «Dans cette ville énorme, il y a plus d’un centre, note Celenk, chef de projet à la Fondation d'Istanbul pour la culture et les arts. Beaucoup d’habitants ne mettent jamais les pieds à Iztiklal, parce qu’ils n’en ont pas besoin, ou pas les moyens. La moitié des Stambouliotes n’ont jamais vu la mer, alors qu’elle est partout…»
«Globalement, les jeunes sont mieux lotis ici que dans le reste de la Turquie, car les opportunités y sont plus nombreuses, mais beaucoup souffrent d’être pris en étau entre la précarité de leur quotidien et les tentations qui les entourent» commente Zehra, coordinatrice d’actions sociales pour les autorités locales.«Notre population est jeune et pleine d’énergie, poursuit Ebru, journaliste au magazine Anlayis. Si celle-ci ne trouve pas à s’exprimer, elle peut se muer en colère (contre les autorités, les autres communautés…) et faire de gros dégâts.»
Une jeunesse « à potentiel »
Mahmut garde espoir: «Après des années de pesanteurs, liées notamment au coup d’état militaire de 1980, qui a dissuadé les jeunes de se mêler du jeu politique, tu sens une prise de conscience, une envie de s’exprimer et porter de nouvelles voix – et ce, malgré la répression parfois musclée des manifestations. La candidature à l’Union européenne a permis des réformes importantes: droits humains, formations universitaires, règles environnementales… Les jeunes attendent de la Turquie qu’elle poursuive sa démocratisation et s’attaque aux problèmes sociaux.»
Et donne un nouveau souffle à son identité. «La structure de notre société est intrinsèquement cosmopolite, explique Celenk. En 1923, la République turque a rompu avec ce passé pour créer un Etat nation. Aujourd’hui, face à la montée des conservateurs, la jeunesse d’Istanbul revisite l’histoire ottomane, renoue avec les cultures traditionnelles.» En faveur de plus de diversité, de reconnaissance des minorités… Et de positionnement original sur l’échiquier mondial. «Istanbul est un microcosme où les jeunes ont la chance de pouvoir voir simultanément l’Orient et l’Occident, conclut Claudio. S’ils parviennent à faire cohabiter les deux, ils ont beaucoup à apporter.»
PAROLES DE STAMBOULIOTES
Nadide, 24 ans, thésarde en théâtre contemporain. Objectif? «Conjuguer mes passions pour le théâtre et l’enseignement, et devenir professeur d’université.» Problème: pour faire carrière, elle devra renoncer au voile... Lire la suite
Hemi, 23 ans, apprenti réalisateur. Egalement animateur radio et DJ «tendance post rock ou électro», le Stambouliote a obtenu, après quelques années en fac d’économie, une bourse pour étudier le cinéma. «Mon premier court-métrage a été primé... Lire la suite

ISTANBUL EN CHIFFRES
► 16% des Turcs (12,5 millions) vivent à Istanbul. 60% ont moins de 30 ans.
► Istanbul compte une vingtaine d’universités (la moitié sont privées).
► 20% des jeunes sont au chômage (forte hausse en 2009, due à la chute de la production automobile et textile) ; ils représentent un tiers des sans-emploi.
► 99,8% sont musulmans (3/4 sunnites, ¼ alevis). Les Chrétiens, notamment grecs et arméniens, sont surtout présents à Istanbul, de même que les Juifs. Les Kurdes représentent 20% de la population turque.
Photos:Cécile Maurel






















