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D'une seule voix: Entretien avec Xavier de Lauzanne

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8 Décembre, 2010
Par: Réjane Ereau

Mai 2006. A l’initiative du musicien Jean-Yves Labat de Rossi, une centaine d’artistes embarque pour trois semaines de concerts à travers la France. Une tournée comme une autre… à un détail près: certains sont israéliens, d’autres palestiniens. En coulisses, le réalisateur Xavier de Lauzanne filme les relations entre ces hommes et ces femmes que tout sépare, sauf la musique. Entretien.

Le début du film paraît fleur bleue, voire artificiel : les musiciens sont tous super contents d’être là…

On craint effectivement de tomber sur un projet naïf. Au démarrage, l’enthousiasme des artistes était réel : évidemment pas par envie de « rencontrer l’autre », mais par plaisir d’être invités à s’exprimer en France. La tournée joue un effet d’hameçon : on les harponne par la musique, mais ils ignorent ce qu’ils vont vivre, brinquebalés en bus pendant trois semaines, dans une inévitable promiscuité. C’est là toute la subtilité du projet.
 
Dans le principe, la tournée ne devait pas être politique.... Mais mettre en présence des Israéliens et des Palestiniens, c'est politique !
 
Officieusement, il était évident qu’ils allaient parler politique, mais Jean-Yves refusait que les rapports se basent, officiellement, sur une confrontation. C’est d’ailleurs ce qui m’intéressait dans le projet : aujourd’hui que la communication est totalement rompue entre les deux côtés du mur, les occasions de rencontre sont rarissimes. Or la préfiguration du dialogue passe impérativement par la connaissance de l’autre. L’idée était donc de se détacher des positions dogmatiques pour rentrer dans un monde sensible, en s’appuyant sur un "en commun" : la passion pour la musique. Les échanges politiques ont eu lieu, mais ils se sont basés sur l’expression de vécus, de peurs et de ressentis personnels, dans une idée d’explication et de partage, plutôt que d’imposition de ses idées à l’autre.
 
L’intéressant dans ton film, c’est qu’il n’est pas un compte-rendu de la tournée, telle que l’ont vue les spectateurs, mais une plongée dans cette mise en contact, physique, relationnelle, entre Israéliens et Palestiniens…
 
Par manque de moyens, j’ai filmé seul, caméra à l’épaule. Cela m’a permis de nouer rapidement des rapports de confiance et de complicité avec les musiciens, d’être proche d’eux. Donc de mieux capter la spontanéité et la sincérité des situations. Le sujet est délicat ; je savais que le public n’adhèrerait que s’il sentait que rien n’était fabriqué.
 
D'une seule voix montre les cheminements individuels. Comme celui de Haggi, ce juif au départ assez catégorique, qui finit par s'attacher aux Palestiniens, puis pleurer la mort de l’un d’eux…
 
Vu la dureté du conflit, les morts qu'il a engendrées, on peut comprendre que certains se figent à un moment donné dans une position radicale. Haggi était favorable au Mur, parce qu’il a stoppé les attentats. Rencontrer des gens qui vivent de l'autre côté l'a fait réfléchir...  Comme dans beaucoup de conflits du monde, le clivage au départ est social, entre riches et pauvres. Côtoyer des Palestiniens permet aux Israéliens de prendre conscience des écarts.... Même si le chemin reste long. Comme le dit une jeune fille de Cisjordanie dans le film : « Je ne crois pas que la paix soit possible. Pourquoi ? Parce que j’ai posé la question aux Israéliens, et c’est ce qu’ils m’ont répondu ».
 
Toi qui as suivi la tournée en intégralité, que penses-tu de sa couverture journalistique ?
 
Personne n’a capté à quel point cette expérience était incroyable : réunir cent artistes, des Juifs, des Chrétiens, un Arménien, des Arabes, dont 26 de Gaza, d’autres de Cisjordanie... ça n’arrive jamais ! Les journalistes l’ont majoritairement traitée comme un petit événement distrayant, pas comme un sujet de fond. Beaucoup se sont arrêtés à la vision angéliste d’un « concert pour la paix ». Ils n’ont pas cherché à aller plus loin que l’image donnée sur scène, alors qu’on était dans la mise en pratique concrète du vivre ensemble. J’ai aussi été déçu de l’attitude adoptée par les villes : par paresse ou par peur, la plupart n’a pas essayé d'attirer un public différent de la bourgeoisie habituelle – alors que les places étaient à dessein gratuites. On est resté dans le flanflan institutionnel.
 
Tu aimerais que le film atteigne d’autres gens ?
 
Ma principale motivation, pour venir à bout de ce tournage éprouvant, était de donner l’opportunité à ceux qui n’ont pas assisté au concert de découvrir l'expérience, d’entendre le message, d’en débattre. La publication de la bande-annonce sur Daily Motion a entraîné des réactions délirantes, traitant les Israéliens de manipulateurs et les Palestiniens de collabos. Preuve qu’il y a besoin de montrer ce genre de film, d’en discuter, de tordre le cou aux préjugés. Notamment auprès des jeunes. Les médias de masse ne portent souvent que la voix des extrêmes ; il est temps que la majorité nuancée et silencieuse prenne la parole, qu’on réfléchisse en termes de curiosité et d’envie de comprendre plutôt que de confrontation.
 
Dans le film, on sent quelque chose de très générationnel…
 
La jeunesse israélo-palestienne a un potentiel extraordinaire. Dans les zones de démographie et de désoeuvrement que sont Gaza et la Cisjordanie, elle déborde d’une telle vie qu’elle pourrait être réceptive à bien d’autres propositions que l’extrémisme. Il faudrait lui donner les moyens d'agir en faveur de la discussion et de la pacification.
 
En juin, D’une seule voix a été projeté à Jérusalem, pour les artistes et différentes personnalités juives et arabes. Réactions ?
 
Les musiciens étaient heureux de replonger dans cette aventure, qui les a très profondément touchés. Grâce au travail de montage réalisé par Florence Ricard, le film leur a semblé très juste, très équilibré (entre Israéliens et Palestiniens, entre anecdotique et politique)… Alors que les intellectuels français se gaussent de ce genre d’initiatives et les jugent d’un œil cynique, les gens de là-bas, eux, qui souffrent du conflit au quotidien, te remercient ! Ils sont aussi heureux qu’on les montre comme des gens normaux, hors du seul prisme de l’actualité… Sur le terrain, même si les avis politiques divergent, la volonté de paix existe. Pour avancer, il faut la nourrir. Au lieu de stigmatiser, encourager l’idée que chacun peut évoluer.
 
Rôle du cinéma ?
 
Il ne peut pas changer la face du monde, mais il est un miroir sur la société. Il permet d’apporter une observation détachée, plus profonde et plus aboutie, sur qui l’on est et ce que l’on vit. En mettant les choses au niveau de l’individuel, du sensible, il rend aussi la réalité plus proche, plus palpable. En nous extrayant du champ politique et en créant des liens avec un « autre » doté d’un nom, d’un visage et d’une histoire, il ouvre une brèche. Comme en témoigne la directrice du chœur Effroni dans D’une seule voix, «lorsqu’on chante la musique de l’autre, on ne peut pas le bombarder». Le monde ne changera pas à coups de morale et de principes intellectuels. Pour susciter la réflexion et mener à l’action, ceux-ci doivent s’incarner dans un vécu.
 
Rôle des Occidentaux ?
 
Etre des médiateurs. Dénoncer l’inacceptable, lutter pour que certaines souffrances soient connues, mais pas par la stigmatisation. On ne vit pas les événements au quotidien, on n’a donc pas tous les éléments pour se mettre à leur place, mais on peut inciter, d’une manière ou d’une autre, à la rencontre.
 
Que peut-on te souhaiter ?
 
Que le film soit vu, qu’il circule, qu’il suscite la réflexion. D’une seule voix n’est pas une vision angéliste de la paix ; il dit simplement que pour avancer, il faut amener chacun, par des projets concrets, à se détacher un instant de l’actualité et de ses propres positions pour envisager la possibilité de s’ouvrir et d’évoluer. J’espère aussi que le film engendrera des discussions profondes et constructives pour tous ceux qui, en France, vivent la différence comme une difficulté et une confrontation.
 
Le film n'a pas été facile à distribuer en salle...
 
Je suis sidéré par les difficultés qu’on a eues à le produire et le distribuer. Et par le manque de responsabilité citoyenne que cela démontre : les gens causent, ergotent, mais quand il s’agit de soutenir un projet comme celui-ci, y a plus personne ! Chez les responsables télé, notamment, tu sens un cynisme, un préjugé, une obstruction fondée sur des règles du genre « on n’est pas sûr que ce film marche » – aucune grande œuvre ne s’est fait dans cet esprit là ! – ou « le sujet est trop polémique, on a en marre de recevoir des lettres »… Préférer le consensuel à la prise de risque, c’est une forme de censure ! A l’heure où le sexe et la violence n’ont plus rien de provocant, où il n’y a pas plus hype et politiquement correct que l’underground prétendument subversif, la vraie subversion réside peut-être dans des projets dits naïfs qui abordent l’idée de rencontre et de pacification.
 
D'une seule voix (2009 - Aloest Distribution), sortie DVD le 10 décembre, également en vente sur le site Internet du film:  www.duneseulevoix-lefilm.com

  • Meilleur documentaire - Palm Beach International Film Festival 2008
  • Platinium Award - Worldfest Houston International Film Festival 2008
  • Grand Prix - Festival du film d'éducation d'Evreux 2008
  • Prix Art et Culture - Festival international du journalisme d'Angers 2009

D'UNE SEULE VOIX, LA BANDE SON
 
D'une seule voix, c'est d'abord un projet musical, porté par Jean-Yves Labat de Rossi et Anne Dieumegard, fondateurs du label Ad Vitam. Une tournée réunissant une centaine de musiciens, issus d'Israël et de Palestine, inviter à partager la même scène le temps de quelques concerts. Parmi eux : l'ensemble musical de Palestine (Gaza), l'ensemble choral du Jerusalem Oratorio, Eti et Saz (chanteuse pop juive et rappeur arabe)... Une programmation éclectique, représentative de la diversité musicale et humaine de ces territoires. www.advitam-records.fr

 

 
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