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Femi Kuti: « L’afrobeat est notre prière »

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5 Novembre, 2010

Comme son Fela de père, Femi Kuti est un musicien hors pair. Et l’ardent porte-voix d’une Afrique combative, décidée à ébranler le népotisme, la corruption, l’exclusion et les divisions. Son nouvel album "Africa for Africa" arrive dans les bacs le 8 novembre. Rencontre.

Par Rejane Ereau et Daz Ini

L’afrobeat semble revenir en force. Tu l’expliques comment ?

L’attention que suscite actuellement cette musique ne m’étonne pas. Gamin, j’écoutais du funk et plein d’autres styles, mais revenais toujours à l’afrobeat. Pas parce que c’était l’œuvre de mon père ! Mais au fond, il n’y a rien de mieux. L’une des seules musiques à porter la voix du peuple, à être assez gonflée pour critiquer le pouvoir et ne jamais se compromettre. Mon père a interpellé les dirigeants, s’est battu, a été emprisonné mais n’a jamais lâché. Il aurait pu demander l’asile politique en France ou en Angleterre, mais non, il est resté près des siens. Quel mec ! Quelle musique ! Il est devenu l’icône d’une génération. Comme un arbre, l’afrobeat continuera à grandir.

L’Amérique d’Obama lui consacre une comédie musicale, à l’affiche à Broadway…

Ce spectacle m’a beaucoup touché. Certains pensent qu’il est trop « à l’américaine », mais sans ça, le public n’aurait pas accroché ! L’important est de faire comprendre la gravité de la situation contre laquelle mon père s’est battu. Dans les années 70, il n’y avait pas d’Amnesty International, de Croix-Rouge ni de Droits de l’Homme au Nigeria. Et voilà un homme qui hurle « allez vous faire foutre » aux militaires au pouvoir ! La traduction et la mise en scène de son histoire la font connaître au monde. Et secouent les institutions nigérianes, interpellées par l’opinion internationale. Un politicien corrompu ne peut plus envoyer son fils faire des études en Europe sans qu’on se dise « en voilà un qui détourne l’argent de l’Afrique à des fins personnelles » !

Le pouvoir citoyen de la musique ?

Ça marche ; sinon, on ne serait pas là à en parler ! L’afrobeat interpelle les gens, leur donne envie d’en savoir plus, de participer. Ils sentent que ce mouvement ne s’inscrit pas dans une logique matérialiste. Il ne s’agit pas de faire du fric, mais d’être sincère.

Les textes de ton nouvel album, Africa for Africa, sont très rentre-dedans…

Les politiciens ne vont pas aimer, mais je m’en fous ! L’afrobeat est si puissant qu’ils n’arriveront pas à nous déstabiliser. Les autorités nigérianes n’ont pas capté l’ampleur que cette musique est en train de prendre hors des frontières. Malgré leurs tentatives, elles ne parviendront pas à fermer le Shrine – ma salle de concert à Lagos. Le festival que j’y organise tous les ans pour célébrer la vie et l’œuvre de mon père attire un public de plus en plus international, notamment de France et des States. On cherche des sponsors pour faire venir des artistes français. J’ai aussi envie d’aller en Allemagne, en Angleterre, pour que le festival grossisse, grossisse… Le Shrine doit être pour les Nigérians ce que La Mecque est aux Musulmans et l’Église aux Chrétiens. La musique, la danse, le chant sont notre forme de prière, notre façon de communier et de communiquer avec Dieu.

La corruption des politiciens africains que tu dénonces est souvent organisée par les puissances occidentales. C’est le comportement de tous qu’il faudrait changer!

Ce changement prendra peut-être un siècle, mais il est inéluctable. Quand mon père chantait, j’avais 13 ans ; aujourd’hui j’en ai 48, mon fils 14. Les générations se succèdent, nous semons pour la prochaine. Il n’y aurait pas eu Malcom X ni Martin Luther King sans Marcus Garvey (1). Notre rôle est de faire comprendre à nos enfants que bien vivre sa vie, ce n’est pas posséder un tas de bagnoles, mais être intègre, sincère, juste, digne de confiance. Quand les hommes politiques capteront le message, le monde changera.

www.myspace.com/femikuti

(1)Leader jamaicaïn (1997-1940), précurseur du panafricanisme, considéré comme un prophète par les adeptes du mouvement Rastafari.


FEMI, SI TU ÉTAIS…

Un album ?

En tant que musicien, je n’entends rien, je ne prends rien. Tout ce dont j’ai besoin, c’est de mon clavier, mon sax, ma trompette. L’esprit paisible et ouvert.

Un duo ?

Ce n’est pas ma priorité. La situation au Nigeria est grave, il est urgent d’avancer. Disons donc que je suis prêt à collaborer avec quiconque est aussi déterminé que moi à voir le changement en Afrique !

Une cause ?

Tout ce qui est juste, va dans le bon sens. Je ne crois pas qu’il y ait UN sujet important. J’ai participé à un album pour la lutte contre le sida, mais quid du cancer, et de tout le reste ?

Une philosophie de vie ?

Autrefois, l’éducation était destinée à faire de toi un être humain bon, doté d’une morale, de valeurs. Aujourd’hui, on t’apprend surtout l’égoïsme, la possession. TA voiture, TA maison. Veux, veux, veux , moi, moi, moi… De quoi créer dans les têtes beaucoup de confusion et de frustration. Tu vis sans comprendre ce que ça signifie, puis te rends compte un jour que t’es passé à côté du sens de l’existence. Il faut revaloriser l’éthique, l’amour, la conscience, l’attention, la finesse. Devenir comme un Jésus, un Moïse. Face à quelqu’un d’agressif, ne pas dire « qui c’est ce mec, je vais me le faire », mais« take it easy »… La vie est une chose délicate.

Un moment de bonheur ?

Chaque fois que je vois mon fils sourire. Le signe que tout va bien, que j’ai fait du bon boulot. Je ne m’en lasserai jamais.

Recueilli par R.É.

LA MUSIQUE DE FEMI KUTI…

… est une expérience humaine et spirituelle à part entière. Libératrice, révolutionnaire, cuivrée, ensoleillée et généreuse, elle est un mélange de couleurs chaudes, de grooves captivants, de rythmes endiablés et de danses envoûtantes, qui purifient et exorcisent. C'est une communion, une invitation à la danse, à la transe. C'est l'Afrique forte, fière qui se révolte, crie ses injustices, tout en souriant à l'avenir qu'elle veut construire. Daz Ini


REPÈRES 

  • 1962 Naissance à Londres, enfance à Lagos (Nigeria). Éducation musicale et militante.
  • 1986 Départ d’Africa 70, le groupe paternel, pour créer sa propre formation, The positive force.
  • 1998 Shoki shoki, premier véritable album sur le marché international, afrobeat mâtiné de dance, funk, jazz et hip hop. Femi s’impose comme showman et héritier d’une conscience politique.
  • 2000 Ouverture du Shrine, pour perpétuer l’œuvre de Fela et donner une scène aux jeunes artistes.
  • 2001 Fight to win. Femi se frotte au modernisme urbain façon Mos Def. Gros succès.
  • 2008 Day by day, album de studio mitonné à Paris, métissage de rythmes africains, de swing et de hip hop. Paroles de plus en plus militantes.
  • 2010 Africa for Africa, enregistré dans les studios historiques de Lagos. Retour aux sources, afrobeat énergique et engagement vindicatif.

L’AFROBEAT, KEZAKO ?

Née à Lagos (Nigeria) à la fin des années 60 par Fela Kuti, cette musique mixe rythmes traditionnels yoruba, funk, jazz et highlife (made in Ghana). Portée par le charisme de son créateur, la qualité de ses compositions, ses textes engagés satiriques, et l’apport du batteur Tony Allen, elle devient vite populaire au Nigeria puis, à partir des années 80, en France et ailleurs. R.É.


IL ETAIT UNE FOIS FELA KUTI 

Né en 1938 au Nigeria dans une famille d’activistes, Fela Kuti se distingue d’abord par ses talents de saxophoniste, de compositeur et de chanteur. Années 70 : après une rencontre décisive aux USA avec une militante des Black Panthers, le créateur de l’afrobeat décide d’utiliser son art pour dénoncer la dictature et la corruption de l’élite. Lutte contre la misère et l’exclusion, dénonciation du népotisme et du néocolonialisme, appel au retour à l’identité et l’unité africaines… Succès foudroyant, politiciens pas contents : Fela est emprisonné et torturé, sa propriété Kalakuta Republic rasée lors d’un raid militaire où sa mère perd la vie. Devenu l’icône des ghettos et le pionnier de la world music, il tourne en Afrique, en Europe, aux Etats-Unis… 1979 : retour d’un gouvernement civil au Nigeria. Fela fonde son parti, Movement of the people. Les autorités lui mettent des bâtons dans les roues pour freiner son ascension politique. Milieu des années 80, usé par une vie de combat et d’excès, le roi de l’afrobeat prend sa semi-retraite, et meurt du sida en 1997. Deuil national, un million de Lagossiens descendent spontanément dans les rues pour lui rendre hommage.

www.felaproject.net

 

 
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